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Analyse, Fiche de lecture

L’insécurité sociale – Qu’est-ce qu’être protégé ? Robert Castel


Robert CastelL'insécurité sociale

Sociologue et directeur d’étude à l’EHESS, auteur du classique Métamorphoses de la question sociale en 1995, Robert Castel a publié cet essai intitulé L’insécurité sociale – Qu’est-ce qu’être protégé ? en 2003, soit un an après la réélection du président Jacques Chirac face à Jean-Marie Lepen le 22 avril 2002. Le contexte particulier dans lequel s’est déroulée cette élection, où le thème omniprésent de l’insécurité a très certainement joué un rôle déterminant dans l’accession au second tour d’un candidat d’extrême droite et n’est sans doute pas sans rapport avec la publication de ce livre.

Résumé


Robert Castel commence tout d’abord son essai en réalisant la distinction entre sécurité civile dans l’Etat de droit et sécurité sociale dans l’Etat protecteur. Ce que Bourdieu appelle la main droite et la main gauche de l’Etat. En commençant par la sécurité civile, il met tout d’abord en avant la rarrification, disparition de la notion de protection rapprochée dans nos sociétés contemporaines, le processus d’individualisation tendant par définition à mettre l’individu au premier plan, à le survaloriser, mais aussi à le soumettre à plus de risques et à plus de dangers. Faisant référence à Hobbes et à sa « société d’individus » pour rappeler le besoin de protection dans une société d’« insécurité totale », l’auteur n’en appelle pas pour autant à un Léviathan, mais souligne le rôle primordial de l’Etat que Hobbes a su relever dans son analyse. Héritage du libéralisme de John Locke, c’est la propriété (privée) qui protège et assure l’autonomie des individus dans nos sociétés occidentales. L’« Etat minimal » ou « Etat gendarme » est donc là pour la garantir. Apparaît alors un paradoxe, sans doute inhérent à la démocratie libérale : la demande de protection par les individus, qui tend à devenir infinie, est en contradiction avec les exigences en matières de liberté, de respect de l’autonomie de ces même individus. Robert Castel résume donc ainsi ce droit à la sécurité, qui ne peut s’atteindre dans l’absolu que par une atteinte au Droit, en n’oubliant pas de souligner les dangers de la « guerre contre le terrorisme » et la « tolérance zéro » qui menacent les libertés publiques.

La définition de la protection sociale s’articule autour de deux axes fondamentaux : le travail avec les protections qui lui sont rattachées, ainsi qu’un nouveau type de propriété, sociale, conçue pour « réhabiliter les non-propriétaires ». Rappelant l’impasse que les libéraux ont pu commettre quand à ceux qui n’avait que leur force de travail pour survivre et ne pouvaient donc pas s’appuyer sur la propriété pour se protéger, le travail s’est donc avéré être la voie idéale pour créer une société de semblable. Devenant, emploi, doté d’un statut et de garanties (salaire minimum, droit du travail, protection en cas d’accident, de maladie, retraite etc.) le travail cesse dés lors d’être une relation purement marchande et définit la condition salariale. Ainsi, la « société salariale » est non seulement composée majoritairement de salariés, mais est aussi une société « dans laquelle l’immense majorité de la population accède à la citoyenneté sociale à partir de la consolidation du statut du travail ». Le droit à la propriété sociale est aussi accordé aux travailleurs afin de produire un équivalent social de protection par rapport à ce que permettait la propriété privée : le salaire est ainsi socialisé.

C’est, selon l’auteur, grâce à la croissance de 1953 à 1970 que de telles protections ont été mise en œuvre. Les « Trente glorieuses » ont ainsi permis un bon de la productivité, de la consommation et des revenus des salariés, une meilleure visibilité quant à leurs situations, qui apparaissaient plus optimistes. Cette croissance économique accompagna ainsi une croissance de l’Etat Keynésien dans la sphère sociale, inscrivant les travailleurs dans des collectifs protecteurs, avec les conventions collectives par exemple.

Cette période de compromis social et le cercle vertueux du keynésianisme subît un sérieux revers à la fin des années 1970, où un certain effritement de l’Etat social voit le jour. Cette période marque en effet l’affaiblissement général des Etats face à la montée en puissance du néo-libéralisme. Avec la concurrence internationale, l’entreprise est préférée au travailleur dans des objectifs de rentabilité. Le chômage de masse, la précarisation des relations de travail entraînent des disparités intra catégorielles et mettent les travailleurs en concurrence les uns les autres. Leurs tâches sont désormais individualisées, on leur demande plus de mobilité, de responsabilité, de flexibilité. Mais tous ne sont pas égaux face à ces changements du fait du capital culturel, social et économique  qu’ils peuvent détenir.

Robert Castel analyse ensuite le vote du 22 Avril 2002. Il souligne que la désocialisation et l’exclusion due à une déqualification de masse renforce le ressentiment et la frustration collective et sont sans doute à l’origine de la tournure de cette campagne électorale au relent poujadiste. Il met également en parallèle ce qu’il appelle le « retour des classes dangereuses », cette peur de l’autre, de l’étranger, à travers le caricatural « problème des banlieues » qui incarne en réalité la rencontre entre insécurité civile et sociale. Ces deux phénomènes marquent le glissement de l’Etat social vers un Etat sécuritaire.

Une nouvelle problématique du risque voit le jour. Lorsque Ulrich Beck parle de « société du risque », Robert Castel met de son côté en avant la relation étroite entre explosion des risques, qu’il distingue des dangers dans leurs définitions, avec l’hyper individualisation et la privatisation des assurances. Il affirme même que « la culture du risque fabrique du danger ». Encore une fois, du collectif on se dirige vers l’individuel. L’auteur propose ici de dégager la dimension sociale des facteurs d’incertitudes. S’appuyant sur Marcel Gauchet, l’analyse du sociologue conduit à penser que l’Etat social a finalement une part de responsabilité dans ce processus d’individualisation en créant de nouvelles dépendances et en fragilisant alors les individus parce qu’« il est devenu naturel d’être protégé ».

Les solutions avancées pour combattre cette insécurité sociale se portent vers deux directions : reconfigurer les protections sociales et sécuriser les situations de travail et les trajectoires professionnelles. Les problèmes de financement et de fonctionnement, qui créent un écart croissant entre travailleurs et personnes sans travail et mettent en périls la survie du système social, sont aujourd’hui résolues en créant un nouveau régime de protection, plus flexible et diversifié, plus individualisés, spécifique et ciblées. Le problème est que l’on demande souvent beaucoup à ceux qui ont déjà peu… Cette dégradation de la conception de solidarité et ce « service minimum » de l’Etat s’oriente donc vers une fin de son universalisme et vers un  système à trois vitesses : la solidarité nationale financée par l’impôt, les protections assurancielles de base financées par le travail et les assurances complémentaires privées.

L’auteur propose ainsi une séries de mesures pour réformer l’Etat social : assurer la continuité des droits et approfondir les politiques de réinsertion mais en changeant leurs méthodes d’action. La personnalisation peut avoir certain aspect positif puisqu’elle corrige le caractère impersonnel et bureaucratique mais c’est avant tout par le droit qu’il faut agir car « un droit ne se négocie pas, il se respecte ». Robert Castel précise ensuite que l’emploi n’a pas perdu d’importance puisqu’il conserve sa centralité, mais a perdu de sa consistance, devenant fragmenté. Pour lutter il faut chercher de nouveaux droits, ménager des transitions : c’est par exemple la fléxisécurité, passer du workfare libéral au learnfare en assurant la formation tout au long de la vie ou attacher la protection aux travailleurs non plus à l’emploi. Cette dernière n’est cependant pas évidente à mettre  en place techniquement.

Une question plus générale est aussi posée à propos du fonctionnement du capitalisme, et de sa capacité à condamner le travail à n’être qu’une variable d’ajustement pour maximiser le profit. L’auteur remarque alors une tendance à une « prise de conscience des effets contre-productifs du burnout des travailleurs » qui va dans le sens de l’optimisme. En conclusion, Robert Castel rappelle qu’il tient dans ce livre à dénoncer l’inflation du souci de sécurité. L’enjeu principal se trouve selon lui à l’intersection entre travail et marché, qu’il faut non pas supprimer mais domestiquer, comme l’expliquait Karl Polanyi dans La grande transformation. Le marché a besoin d’être limité, régulé, tandis que l’Etat social nécessite de s’adapter en devenant plus flexible et plus actif.

Commentaire


Robert Castel s’attaque ici à un phénomène récurrent et souvent politiquement utilisé pour manipuler les citoyens dans les démocraties représentatives : la peur. Navigant sur ce sentiment d’insécurité, qu’il faut distinguer de l’insécurité réelle, les différents hommes politiques ont joué la carte de l’inflation sécuritaire et du ressentiment pour amener les gens aux urnes. C’est ainsi que la campagne présidentielle de 2002 a aboutit à la présence au second tour du candidat du Front National.

Si, comme il le précise bien, il faut bien distinguer le fantasme de la réalité dans la problématique de la sécurité civile ou sociale, il semble que l’auteur ait atteint son objectif. Ainsi, il réussit la remise en perspective historique de la protection sociale comme construction d’une institution sociale à travers l’histoire et autours du travail, établie pour compenser  les manques de la théorie libérale basée sur la propriété. Son analyse est pertinente, claire et fait preuve de pédagogie. L’exemple du “problème des banlieues”, la classe dangereuse française du XXIème siècle, illustre très bien le phénomène de désocialisation et de paupérisation conséquence de la remise en cause de l’Etat social.

Cependant quelques points restent ouverts au débat, quand aux solutions qui sont proposées. Robert Castel nous explique que c’est principalement la croissance qui a permis la mise en place de l’Etat social. La période des « Trente glorieuses » est en effet le moment où l’on assiste à un triplement de la productivité, de la consommation et des revenus salariaux. Certes, la croissance permet-elle peut-être de prendre confiance, de croire en de meilleurs lendemains, mais il est tout de même étonnant que le sociologue ne la mette jamais en cause et ne la décortique plus en profondeur. Avec un peu de recul historique, on s’aperçoit en effet que cette implication de l’Etat dans le domaine économique et social ne s’est déroulée que pendant une sorte de « pause » du libéralisme. Cette période de reconstruction a ainsi permis aux théoriciens néo-libéraux d’introduire l’Etat, au service du développement du marché et donc principalement des intérêts financiers. On doit s’interroger sur l’origine de la croissance : n’est-elle pas réalisée uniquement au détriment de certains ? Depuis que le néo-libéralisme a ressurgit au devant de la scène et que la globalisation a projeté les travailleurs dans une concurrence mondiale, la croissance n’a pas tout à fait la même saveur. On évoque ici l’accroissement des inégalités au niveau mondial et non plus seulement en Europe ou en France. L’expression « Trente glorieuses » est donc incomplète et qualifie finalement assez mal ce qui s’est passé durant ces années d’après-guerre.

Nous sommes aujourd’hui en 2010. Sept ans après la publication de L’insécurité sociale le contexte a énormément changé. Nous avons vécu, et continuons de subir l’une des plus graves crises du capitalisme depuis 1929, avec les conséquences sociales dramatiques dont il ne sera pas utile ici d’exagérer l’ampleur. Crise économique donc, mais aussi crise écologique. Le réchauffement climatique et les effets de la surconsommation de l’être humain, vestige des « Trente glorieuses », ont atteint des limites qui pourraient devenir irrémédiables (à cause d’effets de seuil) sans changement radical du mode de vie et de celui des pays riches en particulier. Sept ans après donc, le bilan est plutôt noir. La question que pose Robert Castel à la fin de son livre : « Le travail est-il condamner à demeurer la principale “variable d’ajustement” pour maximiser les profits ? », il semblerait que la réponse soit oui et la crise économique récente est là pour le rappeler. Le capitalisme « de basse pression salariale »[1], comme le qualifie Frédéric Lordon, a en effet montré ses limites : soutenir la consommation par le crédit et l’endettement, couplé à une finance dérégulée, nous ont amené à une crise sans précédant.

Ainsi peut-on avoir quelques réserves quand aux solutions qui sont proposées, qui sont peut-être des mesures d’accompagnement efficaces, mais qui se situent dans le cadre d’un système en perdition. Ces mesures ne sont donc pas des mesures réellement réformatrices et/ou révolutionnaires. Du côté des protections sociales, robert Castel propose de la continuité des droits, qui doivent cependant être soumis à évaluation ; il s’agit également d’un approfondissement des politiques de réinsertion en orientant la méthode d’approche vers plus d’accompagnement, la mise à disposition de support, qui pourrait voir le jour à travers des « collectifs d’insertion ». Serait-ce la Maison de l’emploi de Jean-Louis Borlo ? Du côté de l’emploi, c’est la flexisécurité qui peut apparaitre comme un renoncement face à la domination néo-libérale depuis trente ans.

L’idée d’un revenu inconditionnel d’existence comme moyen de sortir de cette relation de dépendance de la protection social au travail est renvoyée à une note de bas de page, relativement importante, mais qui aurait peut-être méritée un approfondissement plus en détails. L’auteur rejette en effet d’emblée l’idée que l’on puisse découpler protection sociale et travail au motif qu’il dégraderait les conditions de travail, vu le faible montant de l’allocation, et qu’il consisterait finalement à céder au exigences des néo-libéraux. Cette idée serait « utopique » voire « dangereuse » parce qu’elle détourne d’autres alternatives, notamment celles que l’auteur propose. Cependant, on pourrait se poser la question de savoir si la véritable utopie ne serait pas de croire que le système d’exploitation en place puisse continuer à se perpétuer, même « réformé » et qu’« il n’y a pas de modernité sans marché » ?

L’instauration d’une allocation universelle qui reste bien sur à définir et doit être pensée à l’échelle européenne, ne serait-elle pas la solution au problème salariat forcé qui économicise la vie des individus ? André Gorz explique ainsi que « le revenu social de base doit leur permettre de refuser le travail et les conditions de travail  “indignes ” ;  et il doit se situer dans un environnement social qui permette à chacun d’arbitrer en permanence entre la valeur d’usage de son temps et  sa  valeur  d’échange: c’est-à-dire  entre  les « utilités » qu’il peut acheter en vendant du temps de travail et celles qu’il peut produire par l’autovalorisation de ce temps.  L’allocation universelle d’un revenu suffisant ne doit pas être comprise comme une forme d’assistance,  ni même de protection sociale,  plaçant les individus dans la dépendance de l’Etat-providence. Il faut la comprendre au contraire comme le type même de ce qu’Anthony Giddens appelle une « politique générative. » [generative policy] Elle doit donner aux individus des moyens accrus de se prendre en charge,  des pouvoirs accrus sur leur vie et leurs conditions de vie. »[2] L’Allocation universelle devient alors « un instrument de resocialisation de l’économie et d’atténuation de la contrainte monétaire que constitue le rapport salarial, c’est-à-dire des conditions socio-institutionnelles qui font que la force de travail se présente comme une marchandise fictive. »[3]

Délivré de cette obligation de productivisme, chacun serait alors libre de travailler, reconditionnant totalement la relation de pouvoir qui s’exerce au sein du travail salarié. Ainsi « la production de valeur non marchande tels l’engagement associatif ou le travail des femmes aux foyer»[4] serait reconnu par la société et porterait un coup à l’homo œconomicus. Il est vrai qu’une certaine idée d’impôt négatif a par exemple été proposé par Milton Friedman, ou que d’autres formes d’allocation d’existence ont vu le jour. Mais il s’agissait d’aides ciblées sur les plus pauvres de la société et soumises aux conditions de revenus et néanmoins non suffisantes en elles-mêmes pour assurer une autonomie aux individus.

Bibliographie


-     Gortz A., Pour un revenu inconditionnel suffisant, Transversale – Science Culture 2002/3, n°3, p. 82-85

-     Monnier J.M., Vercellone C., Fondements et faisabilité du revenu social garanti, Multitudes 2006/4, no 27, p. 73-84.

-     Winant P., L’allocation universelle, outil de lutte contre la pauvreté ?, Regards croisés sur l’économie 2008/2, n° 4, p. 213-214.


[1] « La crise du capitalisme de basse pression salariale », Le Soir, 24 novembre 2008

[2] André Gortz, Pour un revenu inconditionnel suffisant

[3] Jean-Marie Monnier et Carlo Vercellone, Fondements et faisabilité du revenu social garanti

[4] Pablo Winant, L’allocation universelle, outil de lutte contre la pauvreté ?

À propos de Antoine

Professeur de français / Traducteur

Discussion

2 réflexions sur “L’insécurité sociale – Qu’est-ce qu’être protégé ? Robert Castel

  1. Bonjour

    Je suis tombé sur votre blog en suivant un lien sur un livre de Galbraith (Les mensonges de l’économie).
    J’ai crée récemment un site sur les économies alternatives ( http://forum-eco.net/ ) afin de mettre en relations les penseurs d’une économie nouvelle. Pour l’instant, le site se limite à un forum mais mon projet de développer le site.
    Ayant apprécié ce que j’ai lu sur votre blog, je me permets de vous inviter à y intervenir.

    Bien à vous
    Christophe

    Publié par Christophe Lebrun | 20 avril 2010, 11:07
  2. Bonjour

    L’approche de R CASTEL est effectivement très pertinente et peut expliquer la naissance de la notion de souffrance au travail , en passe de devenir une institution, un 6 ième risque tant la sécurité du contrat de travail et son effritement dans le moment capitaliste actuel sont centraux en France en particulier.

    Cela ouvre de nouveaux et impérieux domaines d’évolutions dans nos sociétés et dans les organisations et un nouveau regard sur le travail et sa signification pour l’individu et pour la société toute entière.

    Il est urgent de remettre l’individu au coeur de l’activité (et pas uniquement du travail ) et l’économie au service du lien et du bien être social.

    Publié par G MARTIN | 12 octobre 2011, 06:43

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