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Analyse

Crise financière 2008 : la fin du néo-libéralisme ?


« Il est une chance que les gens de la nation ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce que si tel était le cas, je crois qu’il y aurait une révolution avant demain matin. »

Henry FordChronologie

À l’origine…

Il semble a priori bien difficile de déterminer une date précise qui marquerait le début de la crise que l’économie mondiale est aujourd’hui en train de subir. Le mécanisme de la crise est en effet complexe et s’étale dans le temps. Si on peut, comme le soulignent certains économistes, mettre en accusation les diverses politiques de déréglementations de la finance depuis les ères Reagan et Thatcher dans les années 80, qui ont ainsi permis l’emballement et la dérive du système financier tout entier, on pourrait tout aussi bien attaquer les politiques non coordonnées des banques centrales (Fed et BCE), les abus du monde financier ou remettre en cause les normes comptables qui le régisse. Mais le temps n’est pas au procès. Examinons donc pour commencer ce qui marque le début de l’apparition de la crise financière…

…les subprimes

Distribués quasi sans plafond de ressource (à peine 0,8% d’apport initial de la part du ménage) et de manière irresponsable par les établissements financiers étatsuniens, le phénomène subprimes est en quelque sorte le symptôme de la déréglementation financière. « Ces prêts à taux variables, aux conditions de remboursements extrêmement généreuses les premières années et gagées sur la montée des prix des logements [+52% de 2003 à 2006], ont commencés à devenir un fardeau financier pour les ménages les plus pauvres à partir de la fin 2006-début 2007, après une période de hausse des taux d’intérêt. Les ménages ont dû vendre leur maison pour pouvoir rembourser les banques alors que le prix des habitations baissait depuis début 2007 [-15% de juin 2007 à juin 2008 et -25% d’ici juin 2009], détruisant la valeur de leur garantie. Les procédures de saisie d’habitations s’établissaient à plus de 300 000 en Aout 2008 (+27% sur un an). Après plus de 2,2 millions de saisies en 2007, leur nombre pourrait dépasser les 3,5 millions cette année, soit pas loin de 2% des ménages américains. »[3]
« Il faut savoir qu’aux Etats-Unis les crédits peuvent aussi être accordés par des courtiers spécialisés hors de toute supervision. (…) Ces courtiers sont rémunérés par une commission et cherchent donc à faire le plus de volume, sans se soucier de la capacité du ménage à rembourser. Le système reposait donc sur une incitation perverse. » [1]

Des subprimes au marché financier

« Ces crédits se sont disséminés à cause de la titrisation »[1] qui consiste en « la transformation d’une créance en un actif, revendable sur les marchés financiers. »[3] « Ces produits élaborés par des banques d’investissement ont été placés, hors de leurs bilans, comme si les banques n’avaient été que des intermédiaires. (…)Ainsi les investisseurs, les caisses de retraite, les fonds de pension, les compagnies d’assurance-vie se sont laissé séduire par ces titres qu’on leur présentait comme des produits pas plus risqués que les emprunts d’Etat mais rapportant 0,5% à 1% de plus. Ils y ont vu une manière de doper leur rendement.
 La mécanique s’est enrayée au printemps 2007. Les agences de notation se sont soudain réveillées. Elles ont abaissé la note de nombreux titres qu’elles avaient auparavant évalués AAA, la meilleure appréciation possible. Cette réestimation a tari la vente de ces titres, qui sont devenus impossibles à négocier. Comme les établissements qui portaient ces produits finançaient leurs opérations par de l’argent emprunté à court terme, ils ont alors rencontré les pires difficultés à trouver des capitaux » : c’est ce que les économiste appelle le credit crunch. Le marché interbancaire se retrouvait alors bloqué par un manque de confiance que les banques entretenaient entre-elles. « Voilà pourquoi les banques centrales ont dû désamorcer ces crises de liquidité récurrentes en alimentant en urgence les marchés. » [1]


Le risque systémique, « c’est à dire la totalité des institutions de la finance privée, potentiellement concerné par un effondrement global »[4] une fois activé devient difficile à arrêter. Dés mars 2008 on commence à assister à une série de mesure prise en catastrophe par le Trésor américain et la Fed pour sauver un à un les plus grands établissements financiers américains.
Le 16 mars c’est la Bearn Stearn qui menace de laisser non régler 13 400 milliards de dollars. Le 12 juillet Fannie Mae et Freddie Mac menacent quant à eux de faire défaut sur 1500 milliards : ils sont nationalisés pour environ 200 milliards de dollars. Le 15 septembre c’est alors au tours de Lehman Brother de se déclarer en faillite. La Fed refusant de le sauver, ce dernier devient la plus grosse faillite de l’histoire américaine avec 613 milliards de dettes. Le même jour Merrill Lynch, menacé de déposer le bilan est racheté par la Bank of America. Le Financial Times déclare alors dans son éditorial: « il est temps pour les autorités de se retirer (…) Ce qui a été fait jusqu’à maintenant devrait être suffisant. » Mais le Financial Times se trompait lourdement : le 16 septembre AIG était carrément nationalisé, la Fed rachetant 79,9% du capital de l’assureur pour 85 milliards, du jamais vu sous un gouvernement néolibéral !
Une solution plus globale est ensuite envisagée : une reprise des actifs « toxiques » des banque par Washington pour un coût estimé à 700 milliards de dollars avec le « Plan Paulson ».
Reste à savoir qui va payer, car si le contribuable américain ne semble pas très enthousiaste, personne ne veut assumer le cout de cette « prise d’otage »[4], le futur président américain devra faire face à une situation délicate dés le début de son mandat. Lorsqu’on commence à faire le compte des coûts imposés par le système financier à l’Etat américain pour sauver celui-là, c’est pour le moins surprenant. Prés de 10% du PIB américain seront nécessaires à l’extinction de l’incendie financier. Privatisation de profits contre socialisation des pertes semble être l’adage préféré du capitalisme…
On ne peut qu’approuver Dominique Strauss-Kahn, directeur du FMI : « Lorsque le Fonds monétaire international (FMI) a évalué à plus de 1 000 milliards de dollars (678,26 milliards d’euros) les pertes du secteur financier et prédit un fort ralentissement de l’économie mondiale, on nous a reproché d’être trop pessimistes.
Aujourd’hui pourtant, alors que la crise financière fait rage et que la majorité des pertes n’a pas encore été réalisée, il devient clair que des mesures au coup par coup comme celles adoptées au cours des douze derniers mois ne peuvent pas suffire. Seule une solution systémique, conçue pour faire face à toutes les retombées immédiates, mais aussi, et surtout, pour traiter l’ensemble des causes profondes, permettra de restaurer un semblant de fonctionnement normal à notre environnement économique, que ce soit aux Etats-Unis ou dans le monde. »[8]

La crise financière ou la fin du dogme néolibéral

« La singularité de la crise présente tient au fait qu’elle pourrait bien être le symptôme de son délabrement général ».
Frédéric Lordon, directeur de recherches au CNRS et chercheur au Centre de sociologie européenne (CSE)

Alors que chez les républicains John McCain affirmait «les fondamentaux de l’économie américaines sont sains», pour Jaques Sapir, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), « il ne fait aucun doute que cette «folle semaine» laissera des traces profondes non seulement dans l’économie, mais aussi dans les représentations. Le retour de l’État a signifié un brutal retour du principe de réalité. »[5] Il se pourrait même, affirme Frédéric Lordon dans son blog, que « le millésime 2007-2008 de la crise financière, non seulement donne de l’articulation présente entre la finance et le régime d’ensemble de l’économie réelle l’expression la plus profonde et la plus complète, mais, davantage, qu’elle en signale l’arrivée aux limites. »[6] On cherche du côté des néolibéraux à trouver d’où vient la faille: ça sera l’individu plutôt que le système. On parle de moraliser la capitalisme financier, de le rendre éthique et responsable, de punir les fraudeurs… Et Sapir d’ironiser : « Le système n’a pas failli, même si certains de ses membres sont coupables. Qui a travaillé sur le système soviétique connaît bien la logique autistique d’un tel discours. » [5] « La question structurelle la plus fondamentale est celle de la régulation. Pour parler crûment, cette crise est la crise de la réglementation et de son échec à éviter des prises de risque excessives par le système financier, en particulier aux Etats-Unis. Pour s’assurer que cela ne se reproduise pas, le travail de refondation a déjà commencé, et les grands pays industrialisés ont formulé certaines propositions d’amélioration des règles prudentielles, de principes comptables et de pratiques de transparence. » « [8]

Loin de la facilité de vouloir trouver des boucs émissaires, Jaques Sapir préfère s’en tenir au risque systémique, et donc à remettre en cause le système. « Les dérives de la finance américaine qui ont contaminé une bonne partie de la finance mondiale sont d’abord et avant tout le produit de la crise d’un modèle de développement, celui du néo-libéralisme américain qui prétend développer une économie capitaliste en comprimant toujours plus les salaires et en conduisant une fraction toujours plus grande de la population de la paupérisation relative à la paupérisation absolue. (…) Cette «folie hypothécaire» n’est une «manie», au sens des grandes spéculations historiques, qu’en apparence. Il y a de la méthode et surtout du système dans cette folie. Quand on comprime les revenus salariaux pour toujours plus de profits et que l’on cherche dans la financiarisation de l’économie une porte de sortie à la contradiction qui veut que toute compression des revenus induira celle de la demande solvable, donc celle du niveau d’activité et donc celle du volume des profits, alors la dérégulation financière et l’emballement de la machine à crédit au delà de toute borne prudentielle – au point où l’on en arrive à parler de prêt «prédateurs» – deviennent logiques. « [5]

« There is no alternative »
Margaret Thatcher

« Loin d’exclure la finance, mais ne s’y limitant pas non plus, le principe structurant du capitalisme contemporain dans bon nombre de pays, c’est la déréglementation. Déréglementation générale du plus grand nombre de marchés possibles et sur la base internationale la plus élargie possible : voilà sans doute l’élément le plus caractéristique du capitalisme des trois dernières décennies. » [6]
(…)On le voit, cette crise n’est pas un simple cycle, un moment banal de difficultés passagères comme on l’ont prétendu nombre d’économistes soi-disant avisés, tel Alan Greenspan avant de se contredire devant la bourrasque de cette folle semaine et de qualifier la crise de «plus importante depuis un siècle». Cette crise est bien structurelle. (…)L’un des enjeux de cette crise sera donc, bien au-delà de réglementations techniques, de s’attaquer aux fondements du néo-libéralisme. »[5]

(…)Là où, normalement, une croissance soutenable procède pour l’essentiel du bouclage du circuit production – revenu – demande, le soutien de la croissance étasunienne est venu pour la plus grande part de « l’extérieur » – déficit budgétaire et crédit. Incidemment, tous ceux qui, après avoir encensé Alan Greenspan pendant ses années de gloire, crient maintenant haro sur le baudet et le désignent comme fauteur de tous les maux étasuniens, oublient un peu vite que sa politique monétaire n’aura fait que se montrer fonctionnellement adéquate aux réquisits du capitalisme déréglementé. Eût-il, à structures invariantes, conduit une autre politique, jamais la croissance étasunienne n’aurait été pareille. On ne devrait d’ailleurs pas tarder à s’apercevoir qu’une fois asséché, le carburant du crédit va beaucoup manquer… Car l’évaporation est en cours. « [6]

Comme ses confrères, Joseph E. Stiglitz, prix Nobel d’économie 2001 et professeur à l’université Columbia (N.Y) prône une alternance de la domination orthodoxe de l’économie: « Les défenseurs du fondamentalisme de marché veulent faire porter la responsabilité de l’échec du marché, non à l’économie de marché mais au gouvernement. Un haut responsable chinois aurait déclaré que le problème tenait à ce que, face à la crise de l’immobilier, le gouvernement américain n’a pas fait assez pour venir en aide aux populations les moins fortunées. Je suis d’accord avec lui, mais cela ne change pas la réalité : les banques américaines ont mal géré les risques, et cela à une échelle colossale, avec des conséquences mondiales, tandis que les dirigeants de ces institutions sont partis avec des milliards de dollars d’indemnité.
Il y a aujourd’hui découplage total entre les bénéfices sociaux et les intérêts privés. S’ils ne sont pas soigneusement couplés, l’économie de marché ne peut fonctionner de manière satisfaisante.
Le fondamentalisme néolibéral est une doctrine politique au service d’intérêts privés, il ne repose pas sur une théorie économique. Il est maintenant évident qu’il ne repose pas non plus sur une expérience historique. Cette leçon est le seul bénéfice à tirer de la menace qui pèse sur l’économie mondiale »[10]

Bibliographie – Sources

Presse – magazine

[1]- Nouvel observateur, « Dix clés pour comprendre la crise », n°2290 du 25 /09/08
[2]- Alternatives économiques, « Panique sur la finance », n°273 octobre 2008
[3]- Alternatives économiques, « La crise financière et ses conséquences », hors-série n°78, Les chiffres de l’économie 2009
[4]- Le Monde diplomatique, « Le jour où Wall Street est devenu socialiste » – Frédéric Lordon, octobre 2008

Internet

[5]- Jaques Sapir, « Sept Jours qui ébranlèrent la France »,
http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/09/22/816-sept-jours-qui-ebranlerent-la-finance
[6]- Frédéric Lordon, « Changement d’époque », 8/09/08,
http://blog.mondediplo.net/2008-09-08-Changement-d-epoque
[8]- LeMonde.fr, « Strauss-Kahn : « une crise systémique implique une solution globale  » », 23/09/08,
[9]- LeMonde.fr, « La crise financière a mis le libéralisme au placard », 10/10/08
http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/10/10/la-crise-financiere-a-mis-le-liberalisme-au-placard_1105416_1101386.html
[10]- LesEchos.fr, «La fin du néolibéralisme», Joseph E. Stiglitz, 12/10/08
http://www.lesechos.fr/info/analyses/4753592-la-fin-du-neoliberalisme.htm

Radio

– Là-bas si j’y suis, France Inter, « Bienvenu à bord du Titanic financier !», émission du 30/09/08 avec F. Lordon – http://www.la-bas.org/article.php3?id_article=1510
– L’économie en question, France Culture, « La vérité sur la crise financière », émission du 22/09/08 avec G. Soros – http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/economie/fiche.php?diffusion_id=66389

Dessins

Courrier International (dans l’ordre d’apparition) :
-3 octobre 2008 « Au secours lancez le plan de sauvetage » – Nerilicon
-19 septembre 2008 « Dégats collatéraux » – Côté
-24 septembre 2008 « Tous ne seront pas sauvés » – Tab

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À propos de Antoine

Professeur de français / Traducteur

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