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Fiche de lecture

Les mensonges de l’économie, J.K. Galbraith


Première Partie : Résumé


Publié en 2004 aux États-Unis, cet essai de J.K Galbraith s’attache à dénoncer les mensonges et l’hypocrisie de l’orthodoxie qui domine la vie économique aujourd’hui. On retrouve dans cet essai les deux piliers de la théorie économique conceptualisée par Galbraith, à savoir le concept de technostructure, bureaucratie dominante et imposant ces propres lois par la mise en place de ce qu’il nomme la filière inversée. Galbraith attaque les faux semblants, les paradoxes et autres non-dits qui semblent cacher la réalité et ternir l’image de l’économie. En premier lieux, il s’attaque au changement lexical, qui n’est selon lui pas exempt d’une idéologie : « capitalisme » et « économie de marché », « management » et « bureaucratie d’entreprise » etc. Toutes ces notions sont ainsi remises en questions par l’économiste qui en dévoile la face cachée. Ensuite vient l’attaque contre la société anonyme, qui symbolise tout le mal, même s’il confesse que celle-ci est indispensable, et enfin à l’enseignement de l’économie, fortement porté vers le conformisme.

I. Les mensonges dans les mots et dans les faits


a. Capitalisme ou économie de marché

Galbraith dénonce ici une variation lexicale, pas toute à fait innocente. « Capitalisme » renvoie plus à un sens péjoratif et à une histoire connotée négativement, notamment à cause des conditions ouvrières des premières révolutions industrielles qui l’ont vu naître, le capitalisme est alors synonyme d’« exploitation par les prix et le coût », tandis qu’ « économie de marché » est un terme qui semble dénué de signification, tant historique que politique. D’autre part, Galbraith insiste sur le fait que ce terme induit implicitement un économisme : les marchés existent depuis plus de mile ans, le capitalisme est lui beaucoup plus récents. Parler en terme d’économie de marché revient implicitement à dire que le capitalisme est né avec le marché, ce qui n’est pas le cas.

b. La filière inversée

Galbraith attaque de front la sacro-sainte « souveraineté du consommateur ». Il considère en effet que celle-ci n’est qu’un mensonge qui n’a pour but que de gommer et opacifier les rapports de domination et de pouvoir dans la relation Entreprise/Consommateur. La publicité, le marketing, la télévision, sont autant d’outils dont le but, qu’il soit recherché ou non, est d’influencer le consommateur dans ces choix.  Le monopole est ainsi l’ultime contradiction d’un système de « capitalisme monopolistique » qui nage en pleine illusion. Galbraith compare ainsi le consommateur avec l’électeur : il faut le rallier à sa cause par tous les moyens possibles, quitte à lui imposer ce qui a été jugé bon pour lui par l’entreprise. Ainsi, c’est l’entreprise qui crée les nouveaux besoins des consommateurs, décide et impose ses prix pour aller chercher le profit.

c. Le PIB

Le PIB représente, puisqu’il est l’outil étalon utilisé pour mesurer le progrès social et économique de nos sociétés, un outil mensonger. Le PIB mesure le progrès en volume, en quantité et non en qualité. Une guerre apparaitra ainsi positivement dans le PIB, tout comme une déforestation ou encore une lutte contre le réchauffement climatique… Le PIB est donc un mauvais indicateur puisqu’il est complètement coupé de toute réalité sociale ou environnementale.

d. Le mythe des deux secteurs

L’économiste canadien s’attaque ici à ce qu’il nomme le « mythe des deux secteurs ». La distinction Privé/Public ne lui semble pas cohérente. En effet, il dénonce un fait qui parait évident : l’influence croissante du secteur privé envers le secteur public. S’il est courant d’entendre parler de « socialisme » voire de « communisme » pour parler de l’invasion de l’État dans la sphère privée de l’économie, phénomène qui est fort visible aux États-Unis, Galbraith fait remarquer que la situation inverse : l’invasion du secteur privé vers le public, bien qu’évidente, reste taboue. Il prend alors un exemple frappant : la situation du ministère de la défense américaine. Dépenses en recherches et achats de nouvelles armes, de sous-marins nucléaires et autres avions militaires sont ainsi engagées par l’industrie elle-même et par ses porte paroles politiques, pour qui le but est encore l’accaparement de nouveaux profits. Galbraith parle donc ici des fameux « lobbys » américains, dont le lobby militaire qui semble très influent. Le pouvoir politique, quand il n’est pas corrompu, se plie au pouvoir économique : il y a inversion des rôles.

e. Les prévisions

L’auteur explique qu’il est impossible de prévoir le comportement de l’économie avec certitude : trop de variables sont mises en œuvres (innovations technologiques, comportement des entreprises, des consommateurs, des États etc.). Galbraith va ensuite plus loin et affirme que ce qui est vrai en macro-économie, à l’échelle des pays ou du monde, l’est aussi en micro-économie, à l’échelle de l’entreprise. Et pourtant les prédictions ne manquent pas. Et les analystes financiers qui sont payés, souvent bien d’ailleurs, pour assurer ces prédictions ne répondent en réalité à ceux qui commandent de telles études, que par ce que ces derniers souhaitent entendre, grâce à des « non-savoirs » et une « marchandisation de l’inconnu ». Voilà, affirme Galbraith, la source de l’erreur qui a conduit à l’apparition de la nouvelle expression de « scandale d’entreprise » après les multiples affaires de corruption et de dissimulation de mauvais résultats, comme la tristement célèbre affaire Enron en 2001…

f. Le travail

La notion de travail est également mise en question par Galbraith, qui fait remarquer la bivalence du concept. D’un côté le travail est ramené à une obligation, pour subsister, de l’autre, il est source de prestige. Le paradoxe est alors saisissant lorsqu’il constate que les personnes qui prennent le plus plaisirs en travaillant, qui bénéficient d’une plus faible pénibilité, sont également celles qui sont les mieux payées. Il fait remarquer que ce fait est pleinement accepté dans la société aujourd’hui et cela l’était déjà début XXème avec Thorstein Veblen et la Théorie de la classe de loisir : « Le travail est jugé essentiel pour les pauvres. S’en affranchir est louable pour les riches ».

g. L’enseignement

Tout au long de son essai, Galbraith ne cesse de lancer la pierre à l’enseignement de l’économie, que ce soit les grandes écoles de commerces ou les plus grandes universités. Il les accuse en effet de suivre l’idéologie dominante voire d’en faire l’apologie. Loin d’être critique à propos de l’enseignement qu’elle apporte, l’école formerait plutôt de bons soldats, prêt à intégrer la bureaucratie entrepreneuriale…


II. La société anonyme dans l’économie mondialisée


a. Le pouvoir dans les mains des dirigeants

Un transfert de pouvoir s’est opéré dans la société anonyme (S.A), entre le « propriétaire du capital » (« investisseur », « actionnaire »), vers le « dirigeant », le « directeur ». En effet, explique l’auteur, la gestion d’une entreprise de grande échelle nécessite des compétences que n’ont pas (toujours) les propriétaires. Ce glissement du pouvoir s’exprime par les généreux salaires accordés à ces P.D.G par leurs actionnaires, qui en réalité leurs sont soumis. Galbraith parle ainsi de rites religieux pour décrire les réunions d’actionnaires durant lesquelles leurs sont remis les résultats de l’entreprise, résultats souvent déjà connus de tous. Donner la responsabilité de la gestion de l’entreprise aux actionnaires permettrait ainsi en quelque sorte d’annihiler les responsabilités : le groupe d’actionnaires peut être coupable mais pas les individus. Galbraith dénonce donc cette imposture.

b. La bureaucratie : Technostructure

Galbraith dénonce la connotation du mot bureaucratie, qui est exclusivement appliquée à la lourdeur d’un appareil d’État, alors que comme nous venons de le dire, diriger une S.A requiert de multiples compétences, une « intelligence collective », en somme : une bureaucratie. On l’appelle « management d’entreprise » dans l’enseignement de l’économie orthodoxe. Cette bureaucratie d’entreprise est auto-expansive : il est en effet valorisant dans nos sociétés d’avoir sous sa responsabilité un nombre important de travailleurs, signe d’un pouvoir élargi.

Galbraith s’attaque ensuite à un autre composante de l’idéologie dominante : le pouvoir de la Petite et Moyenne Entreprise (P.M.E) dans l’économie. En effet, on continue aujourd’hui de louer le mythe de la P.M.E, comme le petit patron, le petit commerçant etc… Mais ceci ne correspond pas à la réalité car la PME est « pris[e] en permanence dans l’étau des prix de vente et des coûts, qui provoque la production à perte ». Elles est donc soumise à la société anonyme, qui incarne donc le véritable pouvoir économique.

Galbraith fait néanmoins remarquer le rôle important et utile de la S.A dans une économie ouverte, « plus bénéfique que les entités capitalistes primitives fondées sur l’exploitation agressive qui l’ont précédée ».


III. Les solutions préconisées


a. Réglementation

La réalité économique est « un monde qui fait de l’enrichissement personnel la récompense première du mérite économique ». Ainsi, alliée à une « capacité d’initiative sur le secteur public », cette réalité doit être surveillée, réglementée par une entité professionnelle, indépendante, efficace et qui va dans le sens de l’intérêt public. Galbraith dénonce la fraude des experts-comptables, des analystes financiers, complices des dirigeants dans la course aux profits. De même le lien entre dirigeant et politique, Galbraith cite le « complexe militaro-industriel » d’Eisenhower, doit être redéfini pour éviter que faire la guerre ne devienne profitable et que « la politique économique (…) [soit] aux antipodes de l’intérêt économique lui-même ».

b. Relance Keynésienne

« De l’argent pour ceux qui ne le dépenseront pas et des privations pour ceux qui le dépenseraient. », voilà comment J.K Galbraith résume la politique économique orthodoxe. Il penche donc en faveur d’une politique d’inspiration Keynésienne :« la seule parade réside dans le soutien à la demande de consommation » car « Combattre la récession exige de maintenir le pouvoir d’achat, en particulier des nécessiteux qui dépenseront leur argent. »

Galbraith conteste ensuite le rôle de la FED américaine (Federal Reserve) et la Banque Centrale Européenne (B.C.E), dont les « mesures discrètes (…) sont les plus approuvées et les mieux acceptées des interventions sur l’économie » qu’il juge « parfaitement inefficaces ». Galbraith déconstruit le credo néoclassique et défend la théorie Keynésienne de demande effective : « les entreprises empruntent quand elles peuvent gagner de l’argent, et non parce que les taux d’intérêt sont bas », « lorsque les ventes sont mauvaises, les taux d’intérêt ne sont qu’un détail. Les entreprises ne vont pas emprunter pour accroître une production invendable. »


Deuxième partie : Commentaire


I. Apport de l’œuvre


Dans cet essai, J.K Galbraith nous livre une vision pragmatique de l’économie mondialisée. Il s’appuie ainsi sur des vérités historiques pour démontrer que la théorie ambiante et dominante ne correspond pas à la réalité. Galbraith nous indique dans son essai à plusieurs reprises l’expérience qui a été la sienne : tour à tour administrateur adjoint chargé de la politique des prix à l’Office de contrôle des prix, journaliste ou conseiller politique, il n’a eu de cesse d’être proche du terrain.

C’est ainsi qu’il nous explique les deux concepts que sont la technostructure et la filière inversée. Il est clair aujourd’hui que parler de souveraineté du consommateur consisterait à abuser de la naïveté des gens. Comment ne pas s’apercevoir que nos choix sont au jour le jour influencés, détournés ou même créés de toutes pièces…Bien entendu, ce que l’on nomme « besoin » est aujourd’hui à remettre en question, car l’homme n’a jamais eu « besoin » de la dernière console de jeux vidéo, de l’organiseur de poche dernier cri ou bien d’une voiture capable de dépasser les deux cents kilomètres en une heure en engloutissant quinze litres d’essence. Publicité, Marketing sont notre quotidien, et le phénomène est encore plus accentué aux États-Unis, temple de la consommation de masse. Les consommateurs sont ainsi déresponsabilisés : on n’achète plus un bien parce qu’il a une quelconque utilité mais par un effet de mode, ou pire parce qu’il nous a été imposé… L’ensemble des acteurs que forme la filière inversée décide quels produits seront nos futures consommations en fonction de leur future rentabilité, et cela peu importe le prix social, environnemental, qui sera à payer par la suite… La filière inversée du capitalisme déséquilibre et déresponsabilise l’économie dans son ensemble.

Le deuxième concept mis en lumière par l’auteur est la Technostructure de l’entreprise, de la société anonyme pour être plus précis. Il affirme ici que la prise de décision a semble-t-il évolué et migré depuis le propriétaire – capitaliste – actionnaire vers le manager – directeur. Il justifie cela par les salaires démesurés que perçoivent ces dirigeants.

Galbraith montre également que la tendance du capitalisme à former des monopoles a amené la société à réagir en réglementant, en légiférant. Il cite le Sherman Antitrust Act dés 1890, la création de la FED en 1913 et une série d’autres mesures qui prouvent bien que le secteur privé, l’Entreprise, est en réalité un bras de l’État, et doit le rester.

II. Critique


La vision que Galbraith nous dessine à travers cet essai me parait dans son ensemble tout à fait cohérente et pertinente. Son essai, très accessible et pédagogique, se lit avec le plus grand plaisir.

On peut s’interroger néanmoins sur quelques points. Notamment sur la vision que propose Galbraith sur le pouvoir dans l’entreprise. Le pouvoir des actionnaires est-il si minime ? N’est-ce pas les actionnaires qui, réclamant toujours plus de profit afin d’augmenter leurs dividendes tirent les ficelles de la direction de l’entreprise ? Il déclare que cela n’est qu’un rideau de fumée pour masquer les responsabilités de chacun… Cependant, on peut tout de même s’interroger car il n’y a pas de véritables alternatives proposées par Galbraith face à ces problèmes, tant au niveau de l’entreprise et dans sa gestion interne qu’au niveau macro-économique. La réglementation n’est peut être pas la solution unique à tous les maux. Une prise de conscience collective me semble par ailleurs plus que nécessaire, arrivé au point critique où nous nous trouvons aujourd’hui.

La base du système économique qui distribue les cartes de l’économie mondiale est la concurrence. Or celle-ci n’est jamais remise en cause… Puisqu’elle aboutit à des situations monopolistiques, oligopolistiques, de mensonges, de fraudes et de vols à grande échelle ,qui sont l’effet inverse de ce qu’elle cherchait initialement, la concurrence n’est-elle pas tout simplement inefficace et mérite-t-elle de survivre ?

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À propos de Antoine

Professeur de français / Traducteur

Discussion

4 réflexions sur “Les mensonges de l’économie, J.K. Galbraith

  1. pour un esprit a prendre tel le mien,la decouverte de jf galbraith depius belle lurette deja me vit .celuis que je considere comme le prophete de leconomie.alaisse’ au monde un bien capital de grande porté.les mensonge de l’économie en sont une preuve.

    Publié par abelin | 24 octobre 2010, 14:31
  2. Où va nous mener la politique actuelle ? L’austérité c’est moins de croissance économique et donc moins d’entrées fiscales. Pourquoi ne baisse t-on pas le train de vie de l’Etat qui est selon le FMI le septième Etat le plus dépensier au monde !

    Publié par Ou vont nos politiques ? | 24 avril 2013, 13:47
    • « Moins de croissance », pourquoi pas. Je ne suis pas contre l’idée et j’apprécie en règle général les idées du mouvement pour la décroissance.
      Le liens avec les entrées fiscales… Oui, on pourrait très bien financer les dépenses, encore faut-il s’en donner les moyens. Si l’État dépense beaucoup, encore faut-il savoir à quoi ces dépenses sont allouées : baisse d’impôt des plus riches, niches fiscales etc. ou bien système de santé et d’éducation ?

      Demander la réduction de la dépenses n’arrange rien, il faut cibler quelles dépenses on veut réduire et lesquelles on veut augmenter.
      Cordialement,
      A.

      Publié par Antoine | 24 avril 2013, 15:07

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: 0,85 seconde | EcoInter View - 27 janvier 2012

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