//
you're reading...
Analyse

Qu’est-ce que le néo-libéralisme ?


La crise que traverse actuellement le capitalisme est pour nous l’occasion de nous interroger quant à sa nature et à ses fondements. Elle nous offre l’opportunité de réfléchir à ce qui aujourd’hui domine le système en place, en définissant les limites, le contenu théorique et politique de l’école de pensée qui est à l’origine de cette domination. La doctrine dont il est ici en question est appelée néo-libéralisme. L’utilisation du terme néo-libéralisme est depuis les années 1990 très répandue dans le discours médiatique, politique et scientifique. Le mot est même tant utilisé, devenu un mot-valise, qu’il pourrait bien nous empêcher de (le) penser. Sujet d’une lutte au niveau du pouvoir symbolique qu’il entraîne, à tel point point que certains n’hésitent pas à proclamer que « la doctrine néo-libérale n’existe que dans l’esprit de ses ennemis »[1], la compréhension du néo-libéralisme nécessite une remise en contexte, une dissection historique, une analyse théorique et une étude politique.

Littéralement, l’expression peut signifier « nouveau libéralisme », mais on lui préférera « renouveau du libéralisme » puisque le « nouveau » libéralisme  est parfois utilisé pour regrouper ces courants libéraux, incarnés notamment par John Stuart Mill, qui tentèrent à leurs époques de réconcilier le libéralisme et ce que l’on est tenté d’appeler la  « question sociale ».

« Le fait que le libéralisme accorde une réelle valeur à l’expérience a entrainé une réévaluation continuelle des idées d’individualité et de liberté, lesquelles sont étroitement dépendantes des changements affectant les relations sociales. » [2]

C’est de cette conception libérale que s’inspirent par la suite des économistes comme Keynes, que les néo-libéraux combattent ardament, voire haïssent.

Il est nécessaire de décortiquer l’objet que nous étudions pour mieux le comprendre. Qu’en est-il exactement du néo-libéralisme ? Qu’est-ce qui différencie libéralisme économique d’hier et le néo-libéralisme d’aujourd’hui ? Ces notions sont-elles si différentes ? On entend parfois que le néo-libéralisme est un nouveau système économique, basé sur une nouvelle théorisation de la science économique. On parle aussi de « contre-révolution néo-libérale » en référence à la « révolution keynésienne » d’après-guerre.  Révolution, contre-révolution… La guerre des idées fait rage, le combat pour le pouvoir symbolique est en première ligne.

Cette théorie économique est-elle donc aussi, ou bien plutôt, une idéologie politique au service d’une classe ou d’un groupe économique particulier ? Dans cette optique, le néo-libéralisme n’est-il pas finalement une continuité du libéralisme dans le contexte d’un capitalisme devenu mondialisé, et hautement financiarisé ?

Pour répondre à ces interrogations, il paraît nécessaire de se plonger en premier lieu dans l’Histoire, pour y analyser par quel moyen et dans quel contexte socio-économique la notion est apparue. Rome ne s’est en effet pas construite en un jour… Il paraît ensuite essentiel de décrire comment se manifeste le concept dans la théorie économique qu’il est supposé renouveler, mais également dans l’idéologie qui l’accompagne ou dont il est issu. Une étude attentive et critique, de la politique économique et sociale qui en ressort et de la manière de gouverner de nos dirigeants, s’impose enfin pour montrer la crise que traverse cette idéologie.

La naissance du néo-libéralisme, le renouveau du libéralisme


Le colloque Walter Lippmann à l’entre-deux-guerres

Contrairement à ce qu’il laisse penser, le terme néo-libéralisme n’est finalement pas si jeune. La naissance du mot remonte en effet à plus de soixante-dix ans. On le retrouve dés 1934, lorsque Gaétan Pirou, un économiste français, utilise le terme dans un numéro de la Revue d’Economie politique… Le concept est ensuite célébré lors d’un colloque prenant appuis sur le livre La cité libre du journaliste américain Walter Lippmann. La réunion est organisée à Paris entre le 26 et 30 Août 1938 par le philosophe français Louis Rougier. Y sont réunis 26 intellectuels, dont plusieurs économistes, pour discuter de l’avenir du libéralisme. Parmi ces intellectuels, nommons les autrichiens Friedrich Von Hayek et Ludwig Von Mises ainsi que l’allemand Wilhelm Röpke, les français Raymond Aron, philosophe, et Jacques Rueff, économiste, ou encore Michael Polanyi, frères du célèbre épistémologue hongrois.

Cette rencontre s’initie dans un contexte historique bien particulier qu’il est important de souligner ici. Lui qui s’était basés sur une idée de paix indéfinie, le libéralisme montre en effet ses limites suite à la première guerre mondiale et à l’intervention de l’Etat dans la politque économique. La crise économique qui surgit  en 1929 marque ensuite tous les esprits. On assiste à une crise globale du capitalisme et une remise en cause du libéralisme. La mise en place du planisme avec le Front Populaire en France, où à gauche on demande un rôle accru de l’Etat tandis qu’à droite on réclame l’encadrement dans les structure sociales traditionnelles comme la famille et le métier des activités économiques, pousse le libéralisme jusqu’à ses plus profonds retranchement. Aux Etats-Unis, c’est le New deal de Roosevelt. L’idée du corporatisme refait aussi son apparition. Le phénomène s’accroit alors en Europe où l’on sent monter la tentation de régimes autoritaires en Allemagne, en Espagne ou en Italie… On perçoit alors le besoin pour les défenseurs de ce libéralisme classique de s’adapter de se réformer, voire peut-être même de se remettre en question.

L’idée défendue pendant le colloque est celle de reconstruire « un projet cohérent : créer les condition institutionnelles d’une société libérale; restreindre le périmètre d’action étatique sans revenir au “laisser-faire”; ouvrir de nouveaux espaces au mécanisme concurrentiel; défendre sans concession la libre-entreprise. »[3]

On peut s’étonner de cette décision de ne plus revenir au  “laisser-faire” du libéralisme de Manchester, en référence à une version décrite comme plus dogmatique du libéralisme, qui défendait libre-échange, non-intervention de l’Etat dans l’économie, diminution des dépenses publiques etc. Le libre-marché et la concurrence sont tout de même jugés comme étant les bons principes, les bonnes solutions qu’il faut conserver. Mais ce ne sont pas des dons de Dieu : l’Etat doit avoir pour rôle d’encadrer juridiquement, de créer les conditions nécessaires à la mise en place des marchés, pour en garantir le fonctionnement efficace. A la suite de ce colloque, la décision sera prise de créer le centre international d’études pour la rénovation du libéralisme, inauguré à Paris en 1939 et qui servira de modèle pour la création future de la Société du Mont Pèlerin par Hayek et ses disciples en 1947, au service de la contre-révolution néolibérale.

La contre-révolution néo-libérale

Alors que la seconde guerre mondiale vient à peine de se terminer, on prépare en Europe et dans le monde un nouvel ordre économique mondial : ce sont les accords de Bretton Woods (1944), qui vont dans leurs objectifs plutôt à l’encontre du libéralisme classique en défendant un nouveau libéralisme, plus social et plus régulé. En effet, c’est suite à ces accords que seront créées les principales institutions de régulation de l’économie mondiale le FMI, la Banque mondiale et un système monétaire international. L’étalon-or, sur lequel se fixaient toutes les monnaies jusqu’à la crise de 1929 est abandonné au profit d’un nouveau système. Le dollar, alors seule monnaie convertible en or, sert désormais de monnaie de référence pour les autres. Ce changement de système marque un terme aux fluctuations instables des monnaies mondiales depuis le début de la grande dépression. Comme en réponse à la montée de l’interventionnisme qu’il juge dangereux pour la liberté des individus, Hayek publie alors La route de la Servitude (1944). En 1947, un an après la mort de Keynes, une nouvelle réunion des néo-libéraux voit le jour au Mont Pèlerin, en Suisse. Comme lors du colloque Lippmann, elle consiste à réunir des intellectuels (36 exactement) « pour réfléchir aux menaces que les étatismes tant  keynésiens, que socialistes et communistes font peser sur le libéralisme, et pour préparer une riposte du libéralisme »[4]. Suite à cette réunion sera créée La Société du Mont Pèlerin, think tank néolibéral qui prépare les  futurs figures du mouvement, dont « une dizaine de ses membres ont reçu le prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, erronément appelé “prix Nobel d’économie”»[5].

La période de ce que Jean Fourastié a appelé les “Trente glorieuses” peut être considérée comme une période de reconstruction plus ou moins silencieuse du libéralisme « classique », ou la larve du papillon néolibéral se développe. Pendant celle-ci les bénéfices de la croissance seront alors redistribués à travers le système du Welfare State, Etat Providence ou Etat social sous l’influence des politiques Keynésiennes de relance de l’économie par la consommation et la politique des grands travaux. Notons que durant prés de trente ans, le partage de la valeur ajoutée entre travail et capital restera quasi fixe. Ces années furent sans doute les plus sombres pour les néo-libéraux, forcé d’apparaître comme des hétérodoxes, non-reconnus, pas ou peu écoutés.

La fin des “Trente glorieuses” est au contraire marquée par un ralentissement de la croissance économique, accompagnée d’une montée de l’inflation et du chômage. Et c’est à partir de la fin des années 1960 que le monétarisme, un courant du néo-libéralisme, parfois qualifié d’ultra, arrive sur le devant de la scène. Le monétarisme incarné par l’économiste Milton Friedman est souvent considéré comme la première manifestation politique du néo-libéralisme. Ainsi, le projet néo-libéral peut apparaître au grand jour et atteindre la sphère pouvoir. Le système de Bretton Woods est abandonné. A l’étranger, ce sont les politiques de Margaret Thatcher au Royaume-Uni, de Ronald Reagan aux Etats-Unis. En France, ce sont Georges Pompidou, premier ministre du Général de Gaule, Valéry Giscard d’Estaing, qui sera son secrétaire d’Etat aux finances de 1962 à 1966. Nommé ministre de l’économie et des finances de 1969 à 1974 sous les gouvernements de Jacques Chaban-Delmas et de Pierre Mesmer il deviendra président de la république en 1974.

La théorie néo-libérale


Les différents courants

On évoque souvent le néo-libéralisme, comme s’il s’agissait d’un mouvement unifié, d’une idéologie unique, mais cela est en réalité trompeur. Dés la fin du colloque Lippmann, qui marque sans doute la reconnaissance du néo-libéralisme comme projet politique, deux courants différents se distinguent et s’affrontent. Dans un premier mouvement les néo-libéraux “modérés” défendant une intervention de l’Etat pour assurer la justice sociale et éviter ainsi les révoltes populaires et les tentations des totalitarismes. C’est le choix de Rogier et de Lippmann lui-même. Un autre courant, regroupe des conceptions beaucoup plus radicales. Leurs défenseurs prônent l’Etat dans une version minimale. Pour ces derniers, l’Etat ne doit simplement pas se préoccuper de justice sociale. On retrouve parmi eux Hayek et Mises. Ces deux sensibilités, se transformeront et s’incarneront politiquement. La première version donnera en Allemagne l’ordoliberalisme, autrement appelé économie sociale de marché. La seconde donnera le néo-libéralisme tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Mais même à l’intérieur de ce néo-libéralisme, version radicale du libéralisme « classique » rénové, on ne trouve pas une seule école de pensée, mais différentes tendances, néanmoins tournées vers une même direction : une certaine réhabilitation du libéralisme « classique » dans lequel l’Etat minimal servira de support technique aux développement des marchés concurrentiels. Le néo-libéralisme Hayekien se distinguera donc de celui de Friedman et du libertarisme de Robert Nozick.

Il est peut-être bon ici de rappeler qu’il s’agit d’idéologie dont il est question. Ces personnages défendent un point de vue, une opinion, leur vision de la société (idéale). La justification économique apparaît historiquement dans un second temps. Ainsi trouve-t-on diverses école théoriques, défendant chacune différentes applications de cette idéologie. On trouve en premier lieu l’Economie de l’offre, dont l’un des représentant est Arthur Laffer. L’Etat est considéré comme une entité néfaste pour le dynamisme de l’économie lorsqu’il y intervient activement. L’Economie de l’offre renoue avec la loi de Say et argue en faveur d’une diminution des impôts permettant une libération des investissements et donc un développement économique. Au contraire, les dépenses publiques doivent être drastiquement diminuées, jusqu’à leur minimum. L’Economie de l’offre met aussi en avant un vision méritocratique de la société : les revenus des individus doivent être déterminés par leur propre mérite.

Le monétarisme, dont la figure de proue est Milton Friedman, affirme une certaine neutralité de la monnaie avec la dichotomie monétaire, c’est à dire la séparation entre les effets nominaux de la monnaie et ses effets réels sur la production et les prix. La politique monétaire tend alors à se résumer à une simple croissance de la masse monétaire suivant le rythme de croissance de la production. Tout autre politique monétaire, expansionniste ou restrictive est considérée inefficace, si ce n’est contre-productive à cause de l’inflation qu’elle provoque. Friedman définira également, en même temps Edmund Phelps, un taux de chômage  naturel lié à un chômage volontaire. Ce sont les individus, par leurs revendications salariales inappropriées, qui créent un chômage persistent. Là encore, il n’y a pas de place pour une politique comme celle de l’emploi puisque lutter contre ce chômage n’a pour conséquence qu’une augmentation de l’inflation, le chômage revenant automatiquement à son niveau naturel.

Les néo-walrassiens essaient quant à eux de rendre la théorie de l’équilibre général de Léon Walras plus réaliste en y intégrant les asymétries d’information, responsable des phénomènes de  sélection adverse et d’aléas moral. Sur le marché du travail, le salaire d’efficience, plus haut que le salaire d’équilibre et le modèle insider-outsider sont encore deux autres explications du chômage.

Enfin, la tendance néo-institutionaliste tente de fournir des explications des phénomènes institutionnels du capitalisme par des outils comme la rationalité limitée, le principe d’incertitude, les asymétries d’information etc. La notion de  gouvernance de l’entreprise capitaliste tient ses origines dans ce courant néo-libéral. Il est intéressant de prendre ce fait en compte, notamment lorsqu’on entend parler de gouvernance mais s’agissant de l’Etat. Le bon fonctionnement de celui-ci se rapprocherait donc alors de celui d’une entreprise bien gérée.

Une idéologie et des caractéristiques communes

Comme le récit qui précède nous l’a montré, le néo-libéralisme s’accompagne d’une batterie de théories, regroupant différentes analyses et utilisant différents outils. Mais cela ne doit pas nous faire oublier les points communs de toutes ces théories, car elles ont bien pour but de justifier une idéologie qui leur préexiste.

On peut premièrement mettre en évidence une certaine conception déterministe ou fataliste du néo-libéralisme considéré de moins en moins  comme moyen de diriger l’économie par une politique économique, mais comme une fin en soi, une nouvelle vision de “faire société”. Le désencastrement de l’économie dans la société moderne, décrit par Karl Polanyi dans la Grande Transformation, atteint peut-être son paroxysme, ou en tout cas repousse une nouvelle fois les limites. Le néo-libéralisme semble en effet agir comme un virus, une sorte de maladie qui pourrait se propager à travers toutes les sphères de la société moderne. Se faisant, il atteint le cœur du système économique, mais aussi social, culturel, philosophique… Il agit sur le regard que nous portons sur celui-ci et apparait alors comme un principe “naturel”, dont on ne pourrait se passer sans causer la mort du système tout entier. Ce sentiment de fatalité n’est sans doute pas spécifique au néo-libéralisme, et on pourrait certainement retrouver ce phénomène à travers l’histoire des sociétés, comme par exemple lors la révolution française avec la fin de la monarchie en France et la remise en causes des privilèges. Une telle conception nouvelle de la société, basée sur l’individu, apparaissait certainement un siècle auparavant comme inconcevable pour le commun des gens. Mais on peut tout de même affirmer que ce fatalisme est aujourd’hui l’un des outils essentiels les plus puissant à la conservation du pouvoir des élites dominantes. On retrouve concrètement cette idée dans le livre de Fukuyama intitulé La fin de l’Histoire. L’idée, assez simple a priori, est que la chute du communisme, ou devrais-je dire des communismes, marque la victoire du libéralisme et de la démocratie libérale dans le monde. La fin de l’Histoire, c’est donc ça. « Circulez y’a rien à voir », fin de partie ! La célèbre maxime de Margaret Thatcher « There is no alternative » qui lui vaudra le surnom de Tina est encore un exemple parmi d’autres.

La conception englobante du libéralisme est peut-être une autre caractéristique de l’idéologie néo-libérale et qui complète la première. Dans son analyse, le libéralisme économique se fond alors indiscutablement avec le libéralisme politique : critiquer l’un revient à critiquer l’autre. Cette fusion est rappelé par Milton Friedman dans Capitalisme et liberté (1962): « L’histoire témoigne sans équivoque de la relation qui unit liberté politique et marché libre. Je ne connais, dans le temps ou dans l’espace, aucun exemple de société qui, caractérisée par une large mesure de liberté politique, n’ait pas recouru, pour organiser son activité économique, à quelque chose comparable au marché libre. » Ainsi renoncer à la liberté des marchés revient selon Friedman à renoncer à la démocratie. On comprend mieux comment et pourquoi l’administration Bush en est arrivée à imposer la démocratie en Irak ou en Afghanistan… Notons cependant que cet économicisme historique qui consite à confondre libéralisme politique et économique ne s’applique pas sous certaine conditions. Hayek par exemple a déclaré préférer un dictateur libéral à un gouvernement démocratique manquant de libéralisme :

« At times it is necessary for a country to have, for a time, some form or other of dictatorial power. As you will understand, it is possible for a dictator to govern in a liberal way. And it is also possible for a democracy to govern with a total lack of liberalism. Personally I prefer a liberal dictator to democratic government lacking liberalism ». [6]

L’Etat et le marché

L’Etat joue un rôle central, au cœur de l’idéologie néolibérale. Son rôle vis à vis du marché est en effet la clé de la refondation du libéralisme. Construit contre le keynésianisme, où l’Etat est un arbitre de la régulation économique, de la protection sociale, il change ici de forme. Du libéralisme « classique » au néo-libéralisme, on transite de l’opposition – l’Etat contre le marché – à une alliance de l’Etat pour le marché et pour son développement. L’Etat, auparavant considéré intrusif et dangereux pour les libertés individuelles devient un acteur fondamental dans l’imprégnation du néolibéralisme au cœur de la société. Ainsi n’est-il pas étonnant de voir l’Etat voler au secours des banques lorsque celle-ci menace de faire écrouler le système économique mondial à cause d’un risque systémique, ce à quoi nous avons assisté récemment.

Michel Foucault, dans son cours au collège de France intitulé Naissance de la biopolitique revient sur cette conception inflationniste de l’Etat : « L’Etat et sa croissance indéfinie, l’Etat et son omniprésence, l’Etat et son développement bureaucratique, l’Etat avec les germes de fascisme qu’il comporte, l’Etat et sa violence intrinsèque sous son paternalisme providentiel ». Il remarque donc tout d’abord une certaine phobie de l’Etat, puissance intrinsèque par rapport à son objet : la société civile. Et dans un second temps, il met en avant les liens que font les néo-libéraux entre  les différentes formes de l’Etat, comme s’il s’agissait « d’un seul et même arbre qui pousserait dans sa continuité et dans son unité et qui serait le grand arbre étatique »[7]. L’Etat Nazi serait alors une sorte cousin de l’Etat Providence. L’Etat social universaliste, protecteur, solidaire, garant d’un minimum de liberté pour les plus faibles en leur assurant différentes protections contre la vieillesse, la maladie, les accidents ; cet Etat créé sur la base d’un compromis social au lendemain de la seconde guerre mondiale tend aujourd’hui à devenir un Etat sélectif, minimal, régalien. Comme l’explique Robert Castel dans son ouvrage L’insécurité sociale (2005), l’équilibre entre le rôle de garant de la sécurité sociale des individus et rôle sécuritaire, garant de sécurité civile, a basculé aujourd’hui en faveur de ce dernier, et est en partie à l’origine d’une certaine insécurité sociale. L’individu est alors de plus en plus mis en avant dans la société, revendiquant ses libertés, mais aussi soumis à des risques plus importants. Ce mouvement vers l’individualisme aboutit à une atomisation des individus, qui ne font plus le liens entre eux, se désocialisent. La dépolitisation, qui se manifeste par un taux de syndicalisation en chute depuis plus de trente ans en France et par un taux d’abstention qui bat régulièrement des records en Europe en est un exemple.

Les institutions internationales ont également un rôle majeur dans le développement mondial du néo-libéralisme. Il serait bien difficile de savoir si elles sont à l’origine d’un tel développement ou bien si leurs politiques en sont le résultat. Il ne sera pas ici question de juger cette question, mais seulement d’en décrire les caractéristiques majeures. Ainsi peut-on pour commencer, regarder du coté des institution monétaires qui sont peut-être celles qui sont le plus affectées par la théorie monétariste : l’indépendance de la Banque Centrale Européenne (B.C.E) ou de la Federal Reserve aux Etats-Unis (FED)  en est un bon exemple.  Séparant sa gestion de tout pouvoir politique, elle externalise en quelques sorte la problématique politique et neutralise l’institution. Sa gestion est réduite à un management technique, une gouvernance de contrôle de taux d’intérêt et d’inflation. Loin d’être politiquement neutre, même si elle s’affirme en tant que telle, cette séparation est censée assurer sa protection vis-à-vis du pouvoir politique qui, conduit par des agents opportunistes ultra rationnels motivés par leurs intérêts égoïstes, serait donc tentés à tout moment de jouer sur la politique monétaire à des fins électoralistes. Des homo œconomicus en définitive! Cette justification s’appuie sur une vision particulièrement utilitariste de la vie politique et de l’homme en règle général.

D’autres institutions, cette fois-ci agissant au niveau mondial, sont le lieu d’une incarnation de cette domination idéologique. Lieu de concentration du pouvoir économique elles sont peut-être même les plus importantes. « Liberté du commerce », « liberté du marché », « politique de libéralisation et de dérégulation». C’est le vocabulaire courant d’organismes tels que l’Organisation Mondiale du Commerce, le Fond Monétaire International, ou la Banque Mondiale. Les Accords de Marrakech puis de Doha qui prônent la libéralisation d’un grand nombre de secteur des économies mondiales finissent d’achever cette “révolution néo-libérale“ en s’attaquant aux secteurs publics des pays en développement ou des pays ayant recours à l’aide. Ces institutions semblent être le reflet des politiques des pays riches, économiquement et “néo-libéralement” développés, et qui agissent donc en leur faveur. Cette situation semblait aller de soi jusqu’à aujourd’hui mais elle est de plus en plus controversée et rudement mise à l’épreuve par la situation économique et sociale que nous ont léguée trente années de néo-libéralisme.

Le néo-libéralisme à l’épreuve


La crise économique qui a commencé par une crise financière peut être considéré comme le symptôme mauvais fonctionnement du système économique en place. Car lorsqu’on analyse d’un peu plus près comment et pourquoi cette crise est apparue, on peut conclure du peu de réalisme et de la nature utopique de ce système, qui en fin de compte s’avère insoutenable, inégalitaire et injuste. Car ce sont bien les banques, les marchés financiers, appuyés par la politique de crédit de la FED qui ont poussés les familles américaines à se surrendetter afin de porter à bout de bras une économie à bout de souffle. Et lorsqu’on prend conscience que la « finance prend le monde en otage »[8] comme le dit Frédéric Lordon, au point de forcer les gouvernements à la refinancer en nationalisant la dette privée des institutions financières, on est en droit de se poser des questions. Cette crise n’est-elle pas la faillite morale et politique du néo-libéralisme, qui a ici montré ses limites ?

Contradiction

La comparaison entre le contenu théorique sur lequel s’appuie la politique néo-libérale et ses effets concrets nous permettent de souligner leurs contradictions. Le néo-libéralisme prône dans un même mouvement la libéralisation et la déréglementation  du marché du travail. Mais tout en revendiquant cette liberté il se comporte de manière contradictoire en arguant d’un certain protectionnisme national et en acceptant les discriminations, qu’elles soient positives ou négatives :

« D’un côté, l’idéologie libérale condamne tout ce qui s’oppose à la libération du marché du travail visant par là les protections du droit du travail qui ferait obstacle à son ouverture. Mais en même temps elle encourage le protectionnisme des politiques d’immigration et tolère les pratiques discriminatoires à l’égard des candidats à l’emploi qui, à qualifications égales, sont invalidés pour la seule raison qu’il présente un profil « exotique ». Il faudrait insister sur cette contradiction du libéralisme actuel : d’une part il veut imposer à tout prix la libre circulation des marchandises, mais il s’accommode de barrières politiques et sociales qui sont dressées contre la libre circulation des hommes. »[9]

Dans une seconde optique on peut constater la contradiction entre la théorie des marchés libres et concurentiels, grâce à laquelle la competition mondiale bénéficie à tous, et la prédominance des firmes multinationnales qui ont ainsi prospérées dans la gloalisation. La tendance à la concentration du capital dans les mains d’un nombre de plus en plus restreint d’investisseur ou d’actionnaires renvoie à un caractère monopolistique, que justement la théorie serait tentée de combattre. Circulation puis des capitaux mais pas des hommes, ou du moins pas des plus pauvres.  On peut donc conclure que la libéralisation néo-libérale est en réalité, biaisée, mise en place en faveur de certains groupes et au détriment d’autres.

La nouvelle lutte des classes, en Europe et dans le monde

« There’s class warfare, all right but it’s my class, the rich class, that’s making war, and we’re winning ». Waren Buffet [10]

On peut ici employer une analyse marxiste du néolibéralisme. Celle-ci s’articule autours des concepts de processus de financiarisation, d’intensification de l’exploitation par le travail ainsi que par la dimension impérialiste du capitalisme néo-libéral. On peut décrire l’apparition d’une nouvelle classes dominante dans le système capitaliste: la banque et la finance. En utilisant l’analyse de Duménil et Lévy (2006)[11] on trouve trois clés d’interprétation marxiste du néo-libéralisme : la naissance de l’Etat néo-libéral, la séparation entre gestion et propriété du capital, et la concentration du rapport capitaliste dans les institution financières.

L’Etat néo-libéral

« Un premier champs où la contribution de Marx est essentielle à l’analyse du néolibéralisme est celui des modes de constitution de la classe capitaliste comme acteur de la lutte des classes, à travers l’Etat et les institutions financières ». Ainsi, le pouvoir de la classe capitaliste n’est pas la simple somme d’actions individuelles, mais s’expriment par le biais de cadres institutionnels. L’Etat est donc l’une de ces institutions et s’implique activement dans ce processus. « Du fait même de la nature du néolibéralisme, l’Etat néolibéral n’est pas un état faible. » L’Etat est un acteur dans la mise en place d’un cadre juridique favorable au développement des marchés.

La séparation gestion et propriété

Karl Marx dans son analyse remarque l’apparition d’un changement de composition dans la propriété et la gestion du capital : il apparaît donc une distinction entre le financeur et l’entrepreneur. Pour Marx, il s’agit d’une nouvelle catégorie de capitalistes qui contribuent à l’avance du capital sans s’impliquer dans la gestion de l’entreprise, il nomme cela le capital porteur d’intérêt, en opposition au capitaliste actif, qui lui est toujours directement impliqué. Le capitaliste actif reçoit un profit, celui de l’entrepreneur, tandis que l’actionnaire perçoit un dividende, un intérêt. Mais la personne de l’entrepreneur cède la place au directeur salarié : c’est la figure du manager.

« Le simple directeur qui n’est à aucun titre possesseur de capital, ni comme emprunteur ni autrement, remplit toutes les fonctions effectives que nécessite le capital actif en tant que tel ; il s’ensuit que seul le fonctionnaire (celui qui exécute les fonctions, soit le gestionnaire) demeure, le capitaliste disparaît du procès de production (plus rigoureusement du processus de capital : sa valorisation et sa circulation) comme superflu. »[12]

On peut ici nuancer l’analyse sachant que, biens que les rôles soit principalement attribués comme Marx peut le décrire, le mélange des genres est aujourd’hui courant : le manager est bien souvent « récompensé » en stock-options ou autre avantage directement liés à la performance financière de l’entreprise. Ce phénomène semble même se généraliser du côté des salariés du bas de l’échelle salariale, il sert en quelque sorte d’ « aiguillon » pour motiver les employés à accepter leur exploitation et à être toujours plus productif.

La concentration du rapport capitaliste dans les institutions financières

La banque, dans ce système endosse un double rôle : elle est l’institution qui vit du « commerce de l’argent » des opérations bancaires courantes, de prêts, d’encaissements, de changes etc. Dans le même temps elle est une institution de centralisation du capital financier et de sa mise a disposition des agents qui en ont l’usage. Ce changement s’effectue « de sorte que ce sont les banquiers qui, au lieu du prêteur individuel, affrontent en tant que représentant de touts les prêteur d’argent, le capitaliste industriel et le commerçant. Ils deviennent les administrateurs généraux du capital argent (de financement) »[13]. « Banques (désormais aux Etats-Unis financial holding companies, des institutions financières diversifiées), fonds de placements, banques centrales, fonds monétaire international etc. Dans le néo-libéralisme toutes ces institutions (y compris celles à caractère étatique) sont les agents des pouvoirs des grandes familles capitalistes et les garants de leurs revenus. »[14]

Un modèle en crise

Crise de la finance, crise de la faim, crise énergétique, crise environnementale, l’époque actuelle est sans doute celle d’un changement de paradigme. Le modèle du néo-libéralisme que l’on a connu jusqu’à aujourd’hui a montré qu’il était tout à fait incapable de proposer une réponse sérieuse à ces différentes crises, quand il n’en était pas directement la cause ! Il est incapable par l’absence de morale et d’éthique, inhérent à un tel système s’il n’est pas fortement régulé et remis sous le contrôle politique et citoyen, de se projeter dans le long terme. Il est condamné à constater passivement les dégâts, sociaux, environnementaux, politiques et économiques qu’il produit. Il est condamné à disparaître à plus ou moins long terme. Le porblème comme disait Keynes est que dans le long terme, nous serons tous mort.

Une remise en cause du productivisme et de l’économiscisme qui règne dans notre société et dans l’analyse économique en particulier pourrait peut-être aboutir à une meilleure prise en compte de ces éléments. La crise environnementale ne nous laisse aujourd’hui que très peu de temps pour agir et revenir vers une voix plus humaine de développement. Ce n’est à mon avis pas d’un « développement durable » dont nous avons besoin,  notion qui peut apparaître oxymorique et devenir un non-sens politique. La question est bien de remettre en cause ce système intrinsèquement injuste, et cela ne peut se faire sans faire certains sacrifices. Prés de 80% des ressources de la planète sont aujourd’hui consommés par 20% de ses habitants. Remettre la justice mondiale au gout du jour impliquerait donc que ceux qui consomment trop aujourd’hui réduisent drastiquement leur consommation et changent donc complètement de mode de vie et de mode de pensée, cela ne se fera pas du jour au lendemain bien sur.

Conclusion


Le néo-libéralisme semble aujourd’hui vivre une profonde remise en cause de ses fondements, si ce n’est sa mort prochaine. La vision ethnocentrée, productiviste et utilitariste qu’il a réussi à imposer à la société est certainement à l’origine de sa remise en question. Le néo-libéralisme est avant tout une idéologie, largement occidentale, qui tend à faire plier toute la société sous poids écrasant en bénéficiant de la globalisation des économies. La théorisation de cette idéologie a été un moyen puissant et tres efficace à son deploiement. Elle a transformé l’homme en une marchandise fictive, une variable d’ajustement, un capital humain, que l’on peut manipuler au grès des exigences de rentabilité à court terme des marchés financiers. La financiarisation de l’économie a atteint aujourd’hui un stade de développement si important et acquis un tel pouvoir que les Etats ne semblent parfois plus en mesure, lorsqu’ils le souhaitent, de se confronter à une classe capitaliste devenue volatile, transnationale. Ainsi, les différentes crises que nous apercevont aujourd’hui ne pourront trouver de solution qu’en s’attaquant à la source du problème dont elles sont issues. Tout comme il a muté du libéralisme en néo-libéralisme, on peut s’attendre à une nouvelle mutation du capitalisme, accompagnée d’une nouvelle théorisation qui viendra justifier la conservation du sytème en place, si injuste et peu soucieux de l’Homme, de sa condition et de son environnement soit-il.

Bibliographie


–        Amin S., Arrighi G., Chesnais F., Harvey D., Itoh M. et Katz C., Qu’est-ce que le néolibéralisme ?, Actuel Marx 2006/2, n° 40, p. 12-23.

–        Audard C., Le « nouveau » libéralisme, L’Economie politique, octobre 2009, n°44

–        Castel R., L’insécurité sociale – Qu’est-ce qu’être protégé ?, Seuil, La république des idées, octobre 2003

–        Denord F., « Néo-libéralisme version française », introduction, 2007

–        Dostaler G., Les chemins sinueux de la pensée économique libérale, L’Economie politique, octobre 2009, n°44

–        Duménil G. et Lévy D., Une théorie marxiste du néolibéralisme, Actuel Marx, 2006/2, n°40, pp 24-38

–       Foucault M., « Naissance de la biopolitique », cours au collège de France (1978-1979), leçon du 7 mars 1979

–        Hoang Ngoc L., Néo-libéralisme, Encyclopædia Universalis 2008

–        Lordon F., « Quand la finance prend le monde en otage », Le Monde Diplomatique, septembre 2007

–        Lordon F., « Le jour où Wall Street est devenu socialiste», Le Monde Diplomatique, octobre 2008


[1]Pascal  Salin, « Le Néo-libéralisme, ça n’existe pas », Le Figaro, 6 février 2002.

[2] John Dewey, « The future of liberalism », Later Works, 1935

[3] François Denord « Néo-libéralisme version française », 2007

[4] Gilles Dostaler, « Les chemins sinueux de la pensée économique libérale », 2009

[5] Ibid

[6] Entrevue pour le magazine El Mercurio, 1981 (disponible en ligne sur http://fahayek.org)

[7] Michel Foucault,  « Naissance de la biopolitique », cours au collège de France (1978-1979), leçon du 7 mars 1979

[8] Frédéric Lordon, « Quand la finance prend le monde en otage », Le Monde Diplomatique, septembre 2007

[9] Robert Castel, L’insécurité sociale, Seuil, 2009

[10] Waren E. Buffet, «  In Class Warfare, Guess Which Class Is Winning », New York times, November 2006

[11] Duménil et Lévy, Une théorie marxiste du néolibéralisme, Actuel Marx, (2006)

[12] Karl Marx, Le Capital, livre III (1894), Edition sociales, tome 2 1967

[13] Ibid

[14] Duménil et Lévy, Une théorie marxiste du néolibéralisme, Actuel Marx, (2006)

Publicités

À propos de Antoine

Professeur de français / Traducteur

Discussion

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Archives

Creative Commons

Creative Commons License Atribuição-NãoComercial-SemDerivados 3.0 Brasil (CC BY-NC-ND 3.0)

Stats

  • 25,742 pages consultées
%d blogueurs aiment cette page :