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Fiche de lecture

Pourquoi il faut partager les revenus – Le seul antidote à l’appauvrissement collectif , Marie-Paule Virard et Patrick Artus


Marie-Paule Virard et Patrick Artus

Ex redactrice en chef du magasine Enjeux -Les Echos, M.P Virard est Journaliste. Directeur de recherche de Natixis P. Artus est également professeur à L’Ecole polytechnique et à Paris I. Les deux auteurs ont déja co-publié chez le même éditeur Le capitalisme est en train de s’autodétruire (2005), Comment nous avons ruiné nos enfants (2006), Globalisation, le pire est à venir (2008) et Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? (2009).


 

Résumé

« Tout ne vas pas pouvoir continuer comme avant » (p.5). C’est le constat apporté par Marie-Paule Virard et Patrick Artus dans « Pourquoi il faut partager les revenus, le seul antidote à l’appauvrissement collectif » paru en 2010 chez La Découverte. La crise économique de 2007 a en effet marqué la limite d’un modèle économique. Afin de pouvoir affronter les défis qui se poseront à eux lors d’une nouvelle phase de la globalisation, caractérisée par la montée en puissance des pays émergents, les pays européens doivent prendre conscience de la tâche qu’ils ont à entreprendre au risque d’amener l’Europe à l’appauvrissement collectif.

La menace de la déglobalisation, définie comme une « substitution rapide dans les pays émergeants où la demande intérieure est déjà répartie, de la production intérieure aux importations » (p.13), constitue une menace de désindustrialisation pour l’Europe. Ce décrochage, qui pourrait s’annoncer durable, se fera au détriment des pays européens, qui sont endettés, connaissent une croissance faible et des revenus salariaux qui ont tendance à diminuer : une situation que la crise n’a fait qu’accentuer.

Cette situation macroéconomique fait craindre l’apparition d’une stagdéflation, ou maladie japonaise « source de tous les cauchemars » (p.49). L’exemple japonais commence avec l’éclatement de la bulle immobilière japonaise dans les années 1990, qui soumet le pays à un lourd endettement public et à une baisse soudaine des prix des actifs. Suite à une mauvaise politique monétaire, l’économie bascule dans une trappe à liquidité, qui a ensuite installé une déflation, latente depuis vingt maintenant au Japon. Les auteurs imputent la responsabilité  aux actionnaires, toujours plus exigent de rentabilité et qui ont déformé le partage des revenus au détriment des salariés. Cette déformation a ensuite affaibli la demande et donc in fine contribué à la baisse des prix. En second lieu c’est l’Etat qui est pointé du doigt. Celui-ci en s’endettant exagérément a confisqué l’épargne domestique aux entreprises (effet d’éviction), les forçant à s’autofinancer en déformant le partage des revenus. Selon les auteurs, la comparaison de ce phénomène avec la situation actuelle des États européens semble pertinente. Et c’est sans compter la montée en puissance des pays émergeants comme le géant chinois, qui n’ont plus besoin aujourd’hui des pays européens et ne soutiennent donc plus suffisamment les exportations de ces derniers.

Cette situation déjà catastrophique s’aggrave si les problèmes de liquidité mondiale, liés aux endettements excessifs, se transforment en une « guerre des taux de change, c’est à dire [une] tentative de gagner des parts de marché, en sous-évaluant la monnaie » (p.95), processus qui à son tour engendre une montée des protectionnismes.

Après un état des lieux des divergences intra européenne (l’Espagne et l’Allemagne par exemple), conséquence notamment d’une zone monétaire non optimale qui a mis ses membres en concurrence, les auteurs affirment qu’il faut « tordre le cou à quelques illusions » (p.119) théoriques du commerce international qui encenseraient le « doux commerce », cher à Montesquieu. De même, ils mettent en doute la « croissance verte » comme remède miracle. Car ce dont l’Europe à besoin, c’est de coopération, d’un changement de modèle de capitalisme qui a perdu son objectif d’efficacité économique en se financiarisant. L’enjeu se porte sur le partage des revenus, en utilisant l’instrument fiscal afin d’alléger la fiscalité des revenus du travail et d’alourdir celle des revenus du capital. Le pouvoir public a un rôle à jouer en tant qu’actionnaire et en tant que législateur. Toutefois, « il ne s’agit pas de reréglementer le marché du travail » (p.159), mais plutôt de déréglementer celui des biens afin d’éliminer les phénomènes de rentes. L’impératif de solidarité doit s’incarner dans une gouvernance économique par l’intermédiaire de mécanismes stabilisateurs, d’institutions budgétaires et fiscales de surveillance macroéconomique, de fonds d’aide en cas de crise, qui permettront de se rappeler qu’avec l’Europe, « l’économique était censé ouvrir la voix au politique » (p.178).

Commentaire

Après Le capitalisme est en train de s’autodétruire (2005), Comment nous avons ruiné nos enfants (2006), Globalisation, le pire est à venir (2008) et Est-il trop tard pour sauver l’Amérique ? (2009), Patrick Artus, directeur de recherche chez Natixis et professeur à Polytechnique, et Marie-Paule Virard, journaliste, se livrent à nouveau et dans le style qui est le leur, à l’exercice d’analyse de l’évolution des phénomènes économiques depuis la crise de 2007.

A travers un titre vendeur, Pourquoi il faut partager les revenus, le seul antidote à l’appauvrissement collectif, les auteurs basent principalement leurs analyses non pas autour de la notion de partage des revenus comme on pourrait s’y attendre, mais autour de ce qu’ils nomment la déglobalisation et la désindustrialisation de l’Europe face à la montée des puissances émergeantes, dont la Chine représente la figure quasi exclusive.

Nous nous attarderons donc sur ces deux notions qui caractérisent le fond du débat que propose l’ouvrage afin d’en analyser le sens et la pertinence. Nous commenterons ensuite la forme et le style que les auteurs ont choisis afin de mettre leur argumentation en œuvre.

Le commentaire commencera ici par souligner le fait que l’ouvrage dont il est question ne contient pas de définition claire et précise et entretient même une confusion entre globalisation, mondialisation, industrialisation. Confusion qui provient de l’origine anglaise du mot globalization. Notons que le dictionnaire Robert commet aussi cette approximation sémantique. Ce manque, primordial pour un ouvrage qui se revendique d’une analyse économique, laisse le lecteur dans un flou conceptuel relativement déséquilibrant,  et laisse les auteurs jouer sur l’aspect fantasmatique de l’objet d’étude. Mais si les mots ont un sens, il faudrait commencer par une définition précise de ces concepts et ensuite expliquer en quoi il y a, ou non, une déglobalisation au lieu d’induire une peur diffuse.

Si on définit mondialisation par un « niveau d’interdépendance et d’interpénétration des économies nationales tel que nombre d’entreprises peuvent déterminer leur localisation, leurs approvisionnements, leur financement, leurs circuits de commercialisation, leurs recrutements, voire leurs débouchés à l’échelle mondiale, en comparant les coûts et les avantages que leur procure chacune des solutions nationales envisageables »[1], on trouve aussi une définition de globalisation comme un « néologisme d’origine anglaise désignant la mondialisation financière, c’est-à-dire l’existence d’un marché mondial du capital. Par extension, tend à désigner le fait que les décisions stratégiques des firmes multinationales visent parfois à réaliser une intégration productive mondiale: production de tel composant ici, de tel autre là, assemblage ailleurs, etc. Est parfois utilisé (de façon incorrecte) comme synonyme de mondialisation dans son ensemble. »[2]

Cette distinction est importante car elle permet d’aller plus loin qu’une simple intuition et de se poser notamment la question suivante : la globalisation et la mondialisation sont-elles globales et mondiales ? Certains sont-ils mis à l’écart de cette globalisation ? Qui bénéficie et qui souffre de la globalisation ? Où s’est située l’Europe dans ce processus ?

Les auteurs situent leurs analyses dans un cadre théorique qu’ils n’énoncent pas. S’inscrivant au sein d’un certain néo keynésianisme, devenu fort commode depuis la crise, il n’en reste pas moins qu’ils réfèrent à des définitions et concepts d’origine orthodoxe. Ainsi, les individus sont dotés d’une rationalité instrumentale, moteur de leurs actions ; le Travail  semble être une marchandise à part entière, régulée comme les autres par un marché : comment s’étonner ensuite que le salaire deviennent une variable d’ajustement ?

De même que les références en terme de commerce international aux avantages comparatifs de David Ricardo ou bien le phénomène de « neutralité ricardienne » sont tout de même loin de l’analyse de J.M. Keynes. Certes, on peut partager une partie de l’analyse que nous proposent les auteurs, lorsqu’il s’agit d’évoquer la financiarisation du capitalisme et ses implications en termes de pressions actionnariales sur les entreprises et sur les Etats qui les amènent à une modification structurelle du système économique par une redéfinition de leurs modes de fonctionnement et de leurs objectifs, mais les propositions qu’apportent les auteurs face à ces problèmes majeurs semblent néanmoins légères voire même démagogiques, d’autant qu’ils connotent ces dernier dramatiquement.

Artus et Virard expliquent en effet qu’« il est essentiel de convaincre les investisseurs de modérer leurs exigences de rendement du capital, afin d’éviter la baisse de la part des salaires dans le partage des revenus » (p.157) mais ils considèrent qu’ « il ne s’agit pas de  re-réglementer le marché du travail » mais bien de redonner du pouvoir d’achat en déréglementant le marchés des biens soumis aux rentes. On voit bien ici le paradoxe qui veut que d’un côté on fasse appel à la raison des actionnaires pour ne pas abuser d’un système qu’ils ont en quelque sorte conçu en leur faveur, et de l’autre affirmer qu’il faut continuer à déréglementer, laisser le « marché » décider de l’allocation optimale des ressources. Les auteurs proposent de changer de modèle de capitalisme au nom de l’efficacité économique, mais n’est-ce pas au nom de cette efficacité que la finance a acquis un tel pouvoir  aujourd’hui ?

Le style de l’ouvrage fait preuve d’une apparente scientificité, au moins sur la forme avec par exemple l’utilisation de concepts techniques anglicisés tels « carry trade », « output gap », « spreads », « Return on equity » ou encore « Private equity », Mais cette scientificité n’est finalement qu’apparente lorsqu’on constate que l’un des principal sujet de l’essai à savoir la globalisation n’y est que trop vaguement expliquée.

L’organisation de l’ouvrage laisse apparaître de réelles faiblesses : le livre ne contient en effet aucune bibliographie, ce qui nous laisse douter des références conceptuelles et des chiffres qu’ils citent. Pour un chercheur et professeur à polytechnique et une journaliste ex-rédactrice en chef d’un magasine économique, cela est questionnant. De même, le livre contient très peu de références en notes de bas de pages et celles qui sont présentées valorisent dans une grande majorité les propres études et publications des auteurs : rapport Natixis ou livres co-publiés dans le passé.

L’architecture du livre ne répond que trop mal au fond du problème qui est posé dans le titre : « Pourquoi il faut partager les revenus ». Le partage des revenus n’est en effet abordé que dans l’avant dernier chapitre ! Le lecteur s’attendait sans doute à ce que les auteurs s’appliquent davantage à analyser historiquement et à critiquer cette déformation du partage des revenus au détriment des travailleurs, aujourd’hui premières victimes de la globalisation du capitalisme, et des crises économiques qui marquent son évolution.


 

[1] Dictionnaire en ligne d’Alternatives Economiques, http://www.alternatives-economiques.fr/Dictionnaire_fr_52_.html

[2] Ibid.

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À propos de Antoine

Professeur de français / Traducteur

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