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Analyse

L’oligarchie économique des Conseils d’Administration


Oligarchie

[ɔligaʀʃi] nom féminin
étym. 1361 ◊ grec oligarkhia « commandement de quelques-uns »

  • Régime politique dans lequel la souveraineté appartient à un petit groupe de personnes, à une classe restreinte et privilégiée.
  • Par analogie Élite puissante. Une oligarchie financière.
  • contraires : Démocratie, monarchie.

Le nouveau Petit Robert de la langue Française 2010

C’est en écoutant une intervention télévisée du co-président du Parti de Gauche, Jean-Luc Mélenchon, que m’est venu à l’idée de vérifier ce dont il parlait lorsqu’il évoquait une oligarchie financière. « Qu’ils s’en aillent tous ! » écrit-il également sur son blog,  « Demain, des millions de gens iront prendre aux cheveux les puissants, excédés de les voir saccager notre pays et condamner la population de la cinquième puissance économique du monde au recul de tous ses acquis sociaux. Ils le feront, révulsés par les mœurs arrogantes des amis de l’argent, non seulement ce Président et son gouvernement, mais aussi toute l’oligarchie : les patrons hors de prix, les sorciers du fric qui transforment tout ce qui est humain en marchandise, les financiers qui vampirisent les entreprises, les barons des médias qui ont effacé des écrans le peuple. Du balai ! Ouste ! De l’air ! ». Mais de quel oligarchie l’homme politique parle-t-il ? Je l’ai entendu aussi affirmer que 98 personnes possèdnte 43% des actions du CAC40. Cela me parraissant un peu trop grossier j’ai donc décider de partir à la pêche…

Sans trop de difficulté on tombe en effet sur cette étude de Ernst & Young, Panorama des pratiques de gouvernance 2010, dont un résumé se trouve ici.

Le Panorama 2009 met en lumière que les conseils et comités spécialisés évoluent peu en termes de composition, et laissent peu de place à la diversité (part d’étrangers inférieure à 20 % en moyenne), et aux femmes (moins de 10 %) […] le nombre de femmes dans les conseils d’administration n’y progresse que de 0,3% depuis l’année dernière. Ce chiffre s’explique probablement par la faible proportion de femmes dirigeantes dans les sociétés cotées. […]
Autre résultat intéressant du focus sur les Bigcaps, la tendance de concentration des pouvoirs qui se renforce en 2009. Ainsi, 17% des administrateurs exercent plus d’un mandat contre 15% l’année dernière. Le cercle des administrateurs du CAC 40 est encore plus fermé puisque 98 d’entre eux (22%) détiennent 43% des droits de vote.

On trouvait déjà une concentration similaire dans le Panorama des pratiques de gouvernance des Bigcaps françaises Édition 2008 :

Seuls 15% des administrateurs exercent plus d’un mandat, chiffre en légère régression par rapport au Panorama 2007 (17%). Ces administrateurs détiennent néanmoins un tiers des droits de vote. Le cercle des administrateurs du CAC40 est un peu plus fermé. 17% des administrateurs (79 personnes) détiennent un tiers des droits de vote du CAC40 et 20% du SBF120. Ils constituent ainsi le premier réseau d’influence du capitalisme français.

Comme le fera remarquer cet article dans Le Monde.fr, cette situation frise la consanguinité, voire le délit d’initié, et est bien loin des maximes libérales qui professent la concurrence libre et non faussée.

Le CAC depuis sa création en 1987 source: http://www.boursier.com
Decryptage

Quelques notions sont ici employées et méritent d’être éclaircie. Le CAC40 est un indice boursier qui est déterminé à partir des cotations des 40 plus grandes entreprises privées françaises à la bourse de Paris, aussi appelée NYSE Euronext. Le SBF120 est un indice du même type mais regroupant un plus large panel d’entreprise cotées, dont celles du CAC40.

Les Bigcaps sont de sociétés cotées au compartiment A du NYSE Euronext, qui a organisé son marché en trois segments basés sur la capitalisation boursière (cf. définition Wikipedia) :
Segment A – Capitalisation boursière : plus d’un milliard d’euros.
Segment B – Capitalisation boursière : entre 150 millions d’euros et 1 milliard d’euros.
Segment C – Capitalisation boursière : moins de 150 millions d’euros.

Lorsqu’on parle des Bigcaps ici, il s’agit donc des entreprises cotées à la bourse de Paris et dont la valeur de l’ensemble des actions, évaluées à leurs prix de vente sur cette bourse, dépasse le milliard d’euro. Ce sont les BNP, Total, AXA, Veolia, Suez, Alstom, Bouygues, Largardères etc…

Dans ce schéma, « Le lien entre les entreprises est établi dès qu’un individu occupe des fonctions dans au moins deux sociétés. […] Les réseaux présentés ici sont des « réseaux bruts », c’est-à-dire, sans traitements préalables en terme de fonction, de nationalité ou de toute autre propriété. Outre les membres des conseils et directeurs exécutifs, le corpus comprend notamment les représentants de l’Etat, des salariés et les présidents d’honneur. La taille des nœuds est proportionnelle à leur centralité de degré (nombre de société avec laquelle l’entreprise est en relation). L’épaisseur des liens représente le nombre de relation entre deux nœuds (ici le nombre d’individu tissant un lien entre deux entreprises).

Cela illustre donc assez bien les chiffres publié par l’étude d’Ernst & Young : Concentré entre peu de main et au sein d’un petit nombre d’entreprise, les hommes du CAC40 ressemble bien à une oligarchie…

Le Conseil d’Administration

Le conseil d’administration est définie comme un :

Organe chargé de gérer une association ou une société pendant une période déterminée fixée par les statuts et désignant en son sein un président, élu par l’assemblée générale des actionnaires (dans une société) ou des sociétaires (dans une association ou une coopérative). Le conseil d’administration(CA) choisit en son sein un président chargé de diriger l’organisme et de le représente à l’extérieur.

[www.alternatives-economiques.fr]

Les sociétés anonymes sont administrées soit par un conseil d’administration, soit par un  directoire et un Conseil de surveillance. Dans le cadre d’un C.A ce dernier est alors constitué de trois à dix-huit membres, les « administrateurs ». Ils sont nommés par l’assemblée des actionnaires. Le CA nomme le directeur général de la société (D.G). Si celui-ci est aussi président du conseil d’administration, on parle de Président-directeur général (P.D.G).

Dans les faits, la faible fréquence des réunions du CA, le fait que les administrateurs connaissent souvent mal la réalité de l’entreprise et, enfin (mais ce n’est pas le moins important), le fait qu’ils n’aient pas toujours la compétence ou l’information détaillée requise pour juger du bien-fondé de la stratégie appliquée par le président, tout cela fait du conseil d’administration trop souvent une chambre d’enregistrement au lieu d’être un réel organe de pouvoir. C’est pourquoi la loi sur les sociétés a prévu la possibilité, pour une SA, de se doter d’autres structures: d’une part un conseil de surveillance, en gros doté des mêmes attributions qu’un conseil d’administration; d’autre part un directoire, composé de plusieurs personnes (trois le plus souvent), présidé par l’une d’elles, et qui rend des comptes au conseil de surveillance. Le directoire n’introduit pas une direction collégiale (le président dispose du pouvoir), mais permet d’étendre à d’autres personnes que le président le droit de contrôle du conseil de surveillance, donc de permettre à ce dernier d’être mieux informé et d’exercer sa fonction dans de meilleures conditions. Ce type de structure, inspiré du droit allemand, permet donc en théorie d’avoir une répartition des tâches plus stricte: il y a ceux qui décident et ceux qui contrôlent (alors que dans la structure classique le président est à la fois le décideur et le responsable de l’organisme de contrôle).

Et le pouvoir ?

Savoir si le C.A ou le duo conseil de surveillance/directoire a le pouvoir réel de l’entreprise, la question reste en effet posée.

J.K Galbraith dans son livre Les mensonges de l’économie parlait déjà du pouvoir des conseils d’administration. (cf II. de la Fiche de lecture) comme dictant ses volontés aux actionnaires. On peut lui rétorquer qu’aujourd’hui, ce que l’on appelle « actionnaire » n’a plus vraiment à voir avec l’actionnaire du capitalisme industriel d’il y a cinquante ans. Le capitalisme financier dans lequel nos sociétés anonymes évoluent aujourd’hui a considérablement évolué depuis les vagues de dérégulation des années 70. La composition et les exigences de l’actionnariat ont changés avec l’arrivée d’un nouvel acteur : l’investisseur institutionnel. Pour faire plus schématique, il s’agit des fonds de pensions et autres fonds d’investissement ,qui ne se soucient absolument plus de la nature de l’entreprise ni de sa production, mais uniquement de son rendement, c’est à dire du rendement de ces actions, matérialisé par les dividendes.L’actionnariat s’est donc atomisé, éparpillé, dissous. Chaque « zinzin », comme on les appelle, ne possèdent individuellement que très peu de part, très peu d’action (1% en moyenne), dans de multiples entreprises. Cela permet de minimiser les risques de perte. Mais lorsqu’il s’agit d’imposer, dans un rapport de force, ses exigences de rentabilité qui dernièrement frôlaient les 15%, on voit alors ces « zinzins » coaliser et faire bloc. La lutte des classes apparaît au grand jour…

Comment expliquer alors que nos amis CAC40 soit si proche et si lié ? Comment expliquer qu’ils soient si richement payés, si finalement, ils ne font que se soumettre à leurs actionnaires, si éparpillés soient-ils? Le fait qu’ils soient « remercier » grâce à divers bonus en action et autre stock-option ne fait pas le moindre doute quant à leur propre désir de voir les dividendes s’envoler. Mais, lorsque la survie de son entreprise est sur le tapis, le PDG se rend compte qu’il s’est tiré une balle dans le pied se dira-t-on. Pas sur, si grâce à son réseau, il est d’avance assurer de retrouver un emploi d’administrateur au sein d’une autre grande entreprise privée, ou encore mieux au sein d’une entreprise publique afin de la préparer à la privatisation, alors tout va pour le mieux. (cf. LES GRANDS PATRONS ET L’ETAT EN FRANCE 1981-2007, F.X. Dudouet & E. Grémont, Les Analyses de l’OpesC, n°11, Nov. 2007).

Alors, les C.A du CAC40 Oligarchie économique qui tirent les ficelles ? Sans doute pour une part oui. Et on ne sera pas surpris d’en retrouver quelques-uns, accointés à un journaliste-vedette, un homme politique ou une ancienne syndicaliste lors  un dîner du Siècle.

MAJ Le 10 Mars 2011

Un extrait d’une interview avec Hervé Kempf, journaliste au Monde et auteur du livre L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie aux éditions du Seuil.

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À propos de Antoine

Professeur de français / Traducteur

Discussion

2 réflexions sur “L’oligarchie économique des Conseils d’Administration

  1. L’idée de vérifier les propos de JL Mélenchon, coprésident du Parti de Gauche, est assez intéressante et intelligente puisque les français ont tendance à se laisser endoctriner, sans réfléchir, par toutes les personnalités qui en imposent et qui crient haut et fort qu’elles ont raison. Je trouve l’analyse bien ficelée et absolument complète. On sent une étude approfondie, de nombreuses lectures, une certaine culture économique qui n’est pas superficielle. Certains pseudo-professionnels n’auraient pas fais mieux. La réflexion est poussée à son paroxysme, du moins c’est ce qu’il me parait. Quant au design, à cette mise en page (car oui, absolument tout est important), il rend l’article lisible et attractif. Je te tire donc mon chapeau, Dagoodtown !

    Publié par Vesper | 4 mars 2011, 00:49

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Le Nouvel Obs fait du populisme, à moins que… | Revolution Citoyenne - 15 mai 2011

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